280 LA RE\.UE SOCIALISTE socialisme, et s'en assurer les avantages. Alors au lieu d'étre gouvernés, nous serons servis ; et quoiqu'on puisse étre quelquefois gené par ses domestiques, on préfère encore en avoir. On comprend aussi, dès lors. pourquoi l'i11divid11n/isme et le socialisme se développent parallèlement, et se fortifient l'un l'autre dans la politique moderne, et pourquoi les tendances socialistes qui s'y font jour et qui apparaissent aux yeux de .\1. Spencer comme une anomalie et une régression, font partie intégrante de cette évolution an lieu d'en ètre le démenti. Comment d'ailleurs, une tendance, dont il constate Iui-méme la généralité pour la déplorer, pourrait-elle ètre considérée comme élrn11gèreà la mnrcbe uon11n/e des événements? De quel droit peut-on rejeter un ensemble de faits qu'on avoue considérables, en dehors de l'évolution,, parce qu'ils ·contrarient l'idée qu'on s·est faite de cette évolution en les négligeant? Ainsi le socialisme moderne est bien loin d'exiger l'effacement complet de l'individu, et de concevoir l'Etat comme une entité se suffisant à elle-méme; il ne voue pas nécessairement à cette entité un culte fétichiste. Seulement il voit dans l'Etat une force d'organisation, un mode de combinaison des forces individuelles qui pourrait en multiplier le rendement. A ce titre, quoiquïl ne soit rien de réel en soi,I'Etat est une force comme dans une machine lt: bon agencement des organes est ce qui en détermine la puissance et en accroît les résultats. D'ailleurs, au fétichisme de l'Etat il ne faudrait pas substituer le fétichisme de l'individualité. Car l'individualité pure n'est peut-être, elle aussi, qu'une abstraction. Où trouvera-t-on l'individu absolu ? Vous vou:ez que la vie sociale soit un concours où chacun ne lutterait qu'avec ses propres forces. Mais, prise à la lettre. cette condition n'est guère réalisable, et peut-ètre l'individualisme tel que le co'11prend M. Spencer en serait-il plus éloigné qu'aucun régime. Les conditions sociales sont un facteur important du succès des individus, et M. Spencer ne semble pas en tenir compte. J'achète un terrain sans valeur; une ville vient à s'y former, un chemin de fer à le traverser, et me voilà riche. La population au)!mente et voilà la rente créée ( 1). C'est la sociéte qui a fait cette richesse. je n'ai rien fait, je n'ai rien produit en échange. N'estelle pas en droit de r.iclamer quelque chose? L'instruction se développe,et mes ouvrages ont du débit,mon intelligence devient une source de revenus. La civilisation met en valeur nos aptitudes; elle leur permet de naitre en meme temps qu'elle crée les besoins auxquels elles répondront. Les causes comme les fins de nos facultés sont essentiellement sociales. Virgile reçoit toute faite la forme de l'hexamètre et trouve des oreilles déjà préparées à son rythme. Il n'y a pas d'invention absolue ; chaque indi,·idu bénéficie des travaux de millions d'hommes. Les générations collaborent avec lui. Notre industrie, notre science, notre art représentent des siecles d'efforts et de pensée de la race entière ; ses plus obscurs représentants y ont, mème sans le savoir, apporté leur tribut. Depuis le plus modeste des objets qui m'entourent jusqu'aux plus belles œuvres du génie. depuis la lampe qui m'éclaire et le papier que je barbouille jusqu'à l:t notion de justice et au système de l'évolution, il n'est rien à quoi l'humanité entière n'ait tra- ( 1). Il est piquant de remarquer que tandis que M. George justifie sori socialisme agraire par la plus-value de la terre, qui ruinerait la sociéte au profit de l'individu, M. Spencer apprehendc au contraire l'avCnement du socia1isme parce que la multiplicati~n d.es charges qui pCsent sur la propriete tèndr:.it à ruiner dès aujourd'hui le propr1eta1re au profit de la societé (/'/11d1vid1c1o11/re /'Et.1/. p. 52 sqq). Vérité en deça de J' Altantiquc, erreur au delà.
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