La Revue socialiste - 1892 - Tome XV - vol 01

272 LA REVUE SOCIALISTE Sans doute, en faisant concourir ensemble les élèves d"une classe, on peut espérLr obtenir une sélection des meilleurs; mais n'obtiendrait-on pas un résultat supérieur et un profit commun plus grand s'ils mettaient en commun leurs forces et leurs aptitudes pour travailler à la meme œuvre ? Si l'on ne s'en tient pas aux formes et aux moyens, il nous semble que là est la véritable idée du socialisme. D0it-on en etT<!lte définir, comme s'accordent à le faire M. Cath rein et M. Graham, par l'idée d'égalité ? Assurément il y a un mauvais et pernicieux égalitarisme qui trouble l'esprit de certains socialistes. Mais l'égalitarisme n'est qu'une forme et qu'un aspect plus ou moins accidentel du socialisme. Si ces partisans combattent les inégalités actuelles, c'est d'abord au point de vue du droit dans la mesure où ils les trouvent en désacord avec la justice ( 1). Si, d'autre part, ils ne croient pas que le retour à d'aussi grandes inégalités, mème mieux fondtes, soit désirable, c'est qu'ils remarquent non sans quelque raison qu'elles sont peu favorahles à la bonne utilisation des choses, au respect mutuel des personnes et au bonheur commun. lis voient que des inégalités trop accentuées dévient une trop grande partie des forces productives vers les productions les moins nécessaires, ce qui renchérit relativement l'existence des moins fortunés. Doit-on davantage définir le socialisme par la théorie de l'Etat-Providence, de l'intervention à outrance, de l'autoritarisme sans bornes, de l'absorption de l'individu par la collectivité? C'est l'idée que s'en font avant tout les représentants du libéralisme économique et avec eux M. Spencer ; et ils ont pour eux. il faut l'avouer, plus d'une vraisemblance. Pourtant il faut encore y regdrder à deux fois. Le socialisme contemporain, M. Cathrein le voit nettement, se réclame du principe de liberté. Sa prétention (justifiée ou non) est de rendre réelle une liberté qui ne serait guère que nominale. Sa théorie ne ressemble point à celle de Platon. Pas plus que M. Spencer, il ne croit que l'Etat existe en soi et pour soi. Autant que lui, il pense que l'individu est l'ètre réel dont le salut et le bonheur sont la raison et le but de l'Etat. La conception mystique et abstraite de l'unité pour l'unité, de la centralisation pour la centralisation, lui est. en principe, étrangère. quoiqu'elle ait pu accidentellement séduire l'esprit franç.1is, avant tout rationali~te, passionné pour l'ordre, la logique et la régularité. Pour les socialistes, l'Etat est plus un centre tout indiqué, un cadre tout fait d'associalio,i, qu'une autorité qui s'exerce. Lorsqu'ils le font intervenir, ils sous-entendent toujours que "l'Etat, c'est nous»; et c'est pourquoi la liberté politique, rejetée au second plan par M. Spencer, parce qu'il restreint le rôle de l'Etat, revient au premier plan dans leurs préoccupations, parce qu'ils aspirent à tirer de l'organisation de l'Etat tout le parti possible. Si enfin dans leur politique l'Etat ressemble un peu à une Providence, dans leur théorie cette Providence signifie moins: (( le ciel t'aidera >> qu'elle ne veut dire : (( aido11s-11ous ». Nous avons dit par où pêche le régime de concurrence au point de vue de la justice : mais il est facile de voir ce qui lui manque au (1) M. Spencer,§ 72, remarque qu'en France la notion de liberté a toujours été subordonncc à l'îdcc d'égalité. Peut-être, mais en ce sens seulement que la liberté ctant la fin, !"égalité en serait le moyen. L'idée chère aux socialistes est ~u·cn dehors d"une certaine cgalitc. la liberté reste purrmcnt nominale. La liberté du m:ncur en face de la compagnie d'Anzin ! s'ccriait naguère, ironiquement, un députt dans une discussion à la Chambre.

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