JUSTICE ET SOCI \ LIS~IE 2G9 Une autre forme de cette éviction du plus pauvre par le plus riche est le révoltant usage de certains prétendus amateurs qui font détruire les planches d'une œuvre d'art pour s'en réserver l'exclusive possession. privant ainsi la société entière d'une source de nobles jouissances, d'une richesse facile à multiplier, pour la satisfaction d'une mesquine vanité. Autrement grave encore est le résultat de cette concurrence entre les acheteurs, lorsqu'elle provoque, non plus dans l'ordre des objets de luxe, mais dans l'ordre des produits de première nécessité, l'odieuse pratique de la dissimulation des stocks. En ce moment méme, certaines contrées de la Russie sont exposées à voir se greffer une famine artificielle sur la famine réelle, et le gouvernement a toutes les peines du monde à constater le véritable état des existences en céréales. C'est qu'on est toujours certain de trouver des gens capables de s'asrnrer leur subsistance aux prix les plus extravagants. Périsse le reste, pourvu que le détenteur de la marchandise obtienne. 11011 pas seulement ce que comporte la rareté réelle de la marchandise, mais ce que comporte l'idée fausse d'une rareté plus grande encore. Contre de tels abus, ne faut-il pas encore que l'Etat intervienne, et que fait-il en intervenant. sinon rétablir la justice? ; . Nous voilà amenés à considérer les rapports du vendeur et de l'acheteur. Si une compagnie de chemins de fer, sachant que mon voya(Yea pour moi la plus haute importance, qu'il y va de ma fortune. de°ma position, de mon honneur, prétendait me faire payer mon billet audessus du tarif, on crierait justement à l'iniquité. Si un boulanger, me sachant affamé, exigeait de moi plus que le prix courant du pain, sa spéculation soulèverait une réprobation immédiate. Vous l'avouez? Prenez garde de commettre une erreur économique. Votre raisonnement sous-entendu est à peu près celui-ci : (( Les frais de mon transport, ceux de la fabrication du pain ne sont pas plus élevés parce que mon besoin est plus urgent; la faim d'Esaü n'ajoute rien au mérite ni aux peines de Jacob préparant son plat de lentilles, et dans leur marcl,é l'un est dupe et l'autre escroc. » Eh bien ! économiquement, ce raisonnement est une héré$ie. Car ce que vous condamnez, sans hésitation, dans les exemples précédents, c'est le principe méme <le la loi de l'offre et de la demande, qui fait résulter la valeur non pas seulement des frais de production, mais aussi de l'intensité des besoins à satisfaire. - Et le raisonnement par lequel vous le condamniez ainsi n'est, au fond, que la théorie marxiste de la valeur. Car cette théorie signifieque la valeur résulte seulement du travail incorporé à l'objet; qu'elle ne saurait résulter d'un fait qui lui est entièrement extérieur, le besoin à satisfaire; qu'enfin, elle lui est intrinsèque et non extrinsèque. Dans la bonne exposition que nous offrent de cette théorie les deux ouvrages de M. Cathrein et M. Graham, les auteurs n'ont peut-être pas assez· nettement aperçu que la tentative de Marx a été de distinguer la valeur de droit de la valeur de fait, d'exclure de la valeur d'un objet tout ce qui a un caractère extrinsèque, tout ce qui ne provient pas du fait de la production et de l'utilité que le producteur a incorporée dans le produit. Aussi ne nous paraît-on pas suffisamment répondre à cette théorie lorsqu'on montre simplement qu'en fait le besoin du consommateur contribue à déterminer la valeur des objets (1). Car ce que rêve (1) Cf. p. ex. Lavclcyc, Socialisme co11/e111floraio, p. 39 et suiv.; M. Black, les. Théoriciensdu Socialismeen A/lemag11c, p. 29, note 2.
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