268 LA REVUE SOCIALISTE cette restauration du principe : une boucherie ou une boulangerie municipales. Les mêmes raisons justifieraient, dans bien des cas, d'autres entreprises nationales ou municipales. On criera au socialisme; et cependant Je socialisme dans ces limites ne ferait pas autre chose que maintenir le principe même d'où partent ses adversaires. Ainsi se trouverait confirmée la formule de M. Booth, citée par M. Graham : « Noire i11d,vid11alis1p1;1cehe, parce que notre socialismeest iumjjisn11t. » Ilfaut que /.1 société,so11111t1oet,al, soit très forte pour qu.eses membressoim t très libres. D'ailleurs, il n'est pa~ besoin de considérer ces conséquences extrêmes de la concurrence pour voir qu~ la concurrence parfaite n'existe pas. Les économistes ont une tendance.à raisonner comme si elle pouvait être complète, comme si toute l'offre et toute la demande étaient concentrées en un même point. Mais un fournisseur de mon quartier ,1ouit d'un monopole relatif. puisque je ne puis pas aussi bien me fournir ailleurs. Je suis pressé : je ne puis explorer tous les magasins pour comparer les prix. Une compagnie de chemins de fer détient un privilège partiel, puisqu'on ne peut multiplier indéfiniment les tracés d'une ville à l'autre. Ainsi, le temps et surtout J'espace, suffisent à maintenir infailliblement, sous les formes de la liberté, une certaine do,;e de monopole. • 2. La concurrence entre les acheteurs conduit à son tour également à des rl!sultats dont la justice n'est plus guère satisfaite. Sans doute, ici encore, il y a bien une justice relative : si dans une enchère j'offre 50 là où vous offrez 40, je trouverai injuste et il sera illégal qu'on vous adjuge l'objet. Au premier abord, on !Tevoit pas trop où serait là l'injustice, puisque je suis libre apparemment de donner ce qu'il me plait. Mais regardons-y de plus près. De même que tout à l'heure nous voyions un vendeur vendre son produit au-dessous de sa valeur pour évincer un concurrent, un acheteur pourra être amené à l'acheter bien au-dessus de sa valeur pour écarter les acheteurs moins fortunés. On ne saurait prétendre que s'il paye davantage, c'e;t que son besoin est plus intense et sa satisfaction plus grande. Car, au contraire, le plus riche est le plus blasé. Non ; il donne plus, simplement parce qu'il a plus; sa satisfaction ni son désir ne sont plus grands, mais la privation qu'il s'impose est relativement moindre. On peut dire dès lors qu'il encourage le vendeur à demander et l'habitue à obtenir une rémunération disproportionnée avec ses efforts et ses mérites propres. Dans nombre de cas. on remarque que la prodigalité des plus riches éloigne la partie la moins fortunée du public de certaines consommations qui lui resteraient accessibles si l'on considérait seulement les frais de la production, et qui le restent. en effet, dans les c_entresmoins luxueux. Tou~ ceux qui, par ostentation, payent volontiers le plus cher qu'ils peuvent (il y en a), ou qui, par négligence, laissent exploiter leur libéralité. font indirectement tort aux autres, et gàtent, pour ainsi parler, le métier d'acheteur. C'est ainsi que, dans certains milieux, l'usage de pourboires exagérés. finit par s'imposer à tous. C'est ainsi encore, que le luxe des villes d'eaux et l'indifférence des gens qui les fréquentent aux intérêts de leur propre bourse, en ont pour ainsi dire exclu les bourses moyennes; ceux qui y cherchent surtout le plaisir, privent ainsi d'un bienfait de la nature ceux qui voudraient y chercher la santé. Quiconque se laisse sciemment extorquer ce qu'il ne doit pas, et dédaigne la défense de ses intérêts, contribue à compromettre ceux d'autrui.
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