La Revue socialiste - 1892 - Tome XV - vol 01

Jt:STICE ET SOCIALIS~IE 2G7 dans la mesure où ils oublient combien l'état social présent accumule d'obstacles à la réalisation de la justice dans ses formes spéciales et dérivées. A plus forte raison, M. Spencer, quand il veut appliquer à cette même société telle quelle le principe de la justice. sous sa forme la plus primitive et la plus générale. M. Spencer méconnait en bloc ce que les socialistes perdent de vue dans certains détails seulement. Nous nous rendrons mieux compte encore de ce qu'il peut y avoir de contraire à la justice dans la concurrence telle qu"elle existe. en la considérant sous sa forme économique, dans cette loi de l'offre et de la demande si obstinément attaquée par les socialistes. Le jeu de cette loi comporte trois facteurs : 1 ° la lutte des vendeurs entre eux : 2° la lutte des acheteurs entre eux; 3° la lutte entre l'acheteur et le vendeur. 1. Considérons d'abord la lutte entre vendeurs. Au premier abord, on en voit aisément le bon côté. Elle -abai~.se les prix et les ramène aussi près que possible du prix de revient obtenu par le producteur le plus intelligent, le plus habile, etc. ; le public y gagne et les supériorités ont leur récompense. Mais en sera-t-il toujours ainsi? L'expérien..:e répond négativement. D'abord. an producteur riche peut vendre momentanément au-dessous du prix de revient pour ruiner un concurrent moins résistant. Actuellement, rien ne peut l'en empecher. Est-ce juste cependant? Qu'exploite-t-il en agissant ainsi'? La supériorité de ses forces productives? Nu\lement, puisqu'il perd ; c'est seulement la détresse relative de ses rivaux qui ne peuvent supporter aussi aisément les mêmes pertes. Mais il _v a pire. Cette lutte entre les vendeurs, quel en est le terme naturel? La suppression même de la concurrence dans ce qu'elle pouvait avoir de plus utile. Spencer Iui-mt:me ne souhaitait-il pas dès 1854, qu'on empechàt les grandes lignes de chemins de fer d'absorber les petites? Mais au nom de quels principes l'aurait-il empêché, quand sa doctrine donne libre carrière à la concurrence? La dialectique sociale suivant la remarque générale d'un sociologue original et pénétrant, M. Tarde, conduit donc fatalement chaque terme à son contraire, et la concurrence mène au monopole. Lorsque les plus forts auront ~vincé les plus faibles, et resteront en petit nombre sur le terrain, il est visible qu'ils trouveront avantage à s'associer plutôt qu'à continuer la lutte, et qu'ils tiendront ainsi tout le monde à leur ·merci. Cest cer/ainement une des idées générales les plus justes de M. Malon que de nous montrer le commerce et l'industrie oscillant sans cesse, sous le régime actuel, entre la concurrence anarchique et le monopole. De ces monopoles par coalition de producteurs tout-puiss~nts, l'histoire économique contemporaine offre des exemples. dont les principaux, comme le Standard Oil et la fameuse opération des cuivres, arrivent seuls à la connaissance du vulgaire, mais dont le nombre est énorme et les conséquences incalculables. On en trouvera une liste terriblement édifiante dans l'ouvrage de M. Malon (p. 215 sqq.). La conséquence est claire. li faudra que l'Etat, c'est-à-dire en définitive le public, injustement taxé, intervienne pour couper court à ces conséquences ultimes du principe de liberté qui suppriment la liberté ; il y a plus, il oppos-:ra, naturellement, comme le montre M. Malon, une « concurrence réductive» au monopole. Si, par exemple, les bouchers ou les boulangers d'une ville se syndiquent pour régler à leur fantaisie le prix du pain ou de la viande, il faudra bien à cette annulation du principe de concurrence répondre par cette négation du principe : la taxe, ou par

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==