La Revue socialiste - 1892 - Tome XV - vol 01

266 LA REVUE SOCIALISTE très bien répondu à M. Spencer que, dans la société humaine, la concurrence n'a plus pour unique facteur la valeur de l'individu, mais se trouve profondément modifiée par l'hérédité. Ce qu'on demande pour qu'une lutte soit loyale, c'est que les conditions objectives en soient égales, de sorte que l'issue n'en soit décidée que par la valeur des personnes. Or, actuellement dans les compétitions sociales, et spécialement dans l'ordre économique, c'est au contraire l'inégalité des armes qui assure le plus souvent le succès. Comme on fait son lit on se couche, répète M. Spencer; mais d'autres aussi ont contribué à nous le faire, et pour beaucoup, c'est un triste grabat. Ainsi, M. Spencer parait croire que les socialistes parlent seulement au nom de la charité, alors qu'ils parlent surtout au nom de la justice ( 1) ; lorsqu'il,s réclament l'assistance, la protection des faibles, ils ne croient demander que l'équité. M. Spencer et les socialistes se séparent non sur la question de savoir si la justice doit régner avant tout, ni mème peut-ètre sur l'idée qu'il convient de se faire de son essence, mais ~ur l'étendue qu'il convient de lui attribuer en fait et sur la portét pratique de sa définition. Vous voulez, disent par exemple, les socialistes, que chacun jouisse strictement des avantages que lui méritent ses aptitudes; mais il faudrait d'abord que toutes les aptitudes pussent s'employer. Or, dans l'état actuel des choses, cette condition n'est pas remplie. La lutte économique est comme un combat des Thermopyles; le front de bataille est artificiellement rétréci et nombre de combattants, malgré la meilleure volonté du monde, ne trouvent pas place au champ d'honneur. Est-ce leur faute, si par suite d'un véritable paradoxe de l'organisation sociale, il arrive que beaucoup de travail utile ne trouve pas à s'utiliser? Si un tel fait dérive d'un vice de distribution qui assure de fortes rémunérations à l'oisiveté (spéculation, etc.), ou de nécessités d'ordre général qui imposent de coûteux travaux improductifs (armée), la société entière ne contracte-t-elle pas envers les bonnes volontés sans emploi une dette qu'il est dangereux d'exagérer, difficile de définir, mais qu'en principe il n'est guère possible de nier? Et alors le socialiste affirmera li! droit au travail, comme lié indissolublement à l'idée mème de justice. Malheureusement, ce n'est qu·un idéal. et si l'on peut reprocher quelque chose aux socialistes, c'est seulement d'avoir méconnu ici la difference entre l'ordre abstrait qui commence par l'idéal et l'ordre concret qui s'y achè"e (2). Le droit au trav:iil n'a de sens comme principe pratique que s'il a d'abord été rendu applicable par toute une réorganisation économique. Il ne manque pas de travail utile à faire, mais d'argent pour le payer; on se plaint déjà de la surproduction et le travail dépasse les ressources de la consommation. Les économistes ont beau jeu de montrer que l'Etat ne peut donner un travail qui n'est pas demandé, puisqu'il ne pourrait le payer qu'en prélevant le salaire par l'impôt sur ce mème public qui, comme colle..:tion de particuliers, ne trouve pas assez d'argent dans sa poche pour le payer. Ainsi, les socialistes se trompent sur· plusieurs points, précisément ( 1) Cf. Lavclcyc, ibid., p. 388. (2) Par exemple, dans le livre de M. Malon, essentiellement place au point de vue pratique, il nous semble que le droit au travail aurait dû occuper un des derniers rangs parmi les reformes possibles, et non un de~ premiers, tandis que !"organisation des services communaux pouvait inversement être placés au premier et non au dernier.

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