JUSTICE ET SOCIALIS~1E 265 M. Fouillée l'ont exposée avec une force particulière, les socialistes la clament à tout venant et par dessus les toits, comme W. K. Clifford veut que soit criée la vérité. C'est que la liberté pure et simple ne serait aujourd'hui que le libre cours laissé aux injustices du passé. Etant données les inégalités qu'elles ont créées, la liberté du faible vis- .à-vis du fort n'est plus qu'une liberté nominale. C'est qu'enfin la société est faite et non à faire, et que la concurrence ne pourrait ressembler à la justice que si tout était remis en question. Voilà bien pourquoi les anarchistes, les nihilistes peuvent ètre considérés, malgré leur querelle avec le socialisme proprement dit, comme les fanatiques, les désespérés du mème parti et proclament sérieusement le fameux article 1., : il n'y a plus rien, tout en se réservant par l'article 2 l'exécution du précédent. Malheureusement, on sait par expérience où peuvent conduire ce retour à r ,< état de nature» et la« concurrence absolue qui en résulterait; car ils nous ont conduits. et à travers quelles péripéties, précisément au point où nous sommes et le cercle parait étrangement vicieux de réclamer comme le remède précisément ce qui a causé le mal. Q,i'on remette donc tout en question si l'on veut, excepté ceci: l'organisation d'un Etat constitué en puissance j,iridique et capable d'éliminer de la concurrence le facteur de force brutale pour faire régner la paix et la justice. De l'évolution antérieure, il faudrait conserver ce produit : l'Etat justicier, tout en éliminant cet autre produit : les inégalités injustes issues de la violence. Mais aucune force ne peut surgir du dehors pour faire ainsi un départ entre deux produits également naturels de l'évolution. Reste donc que l'un des deux élimine l'autre, qui lui est contraire, c'est-à-dire que l'Etat, puisqu'il représente l'idée de justice, intervienne pour réduire progressivement les iniquités du passé. Oira-t-on que c'est vouloir violenter l'évolution? Non, répondrons-nous, c'est la continuer. Mais alors le rôle de l'Etat ne peut plus consister dans une simple abstention. D"ailleurs, voulût-il s'y confiner, qu'il ne le pourrait pas. Chose singulière, M. Spencer, qui ne croit pas à l'efficacité des décrets artificiels, s'irrite contre les interventions de l'Etat, comme si l'Etat pouvait décréter qu'il ne décréterait plus et proclamer sa propre déchéance. Mais la résolution de s'abstenir serait pour !"Etat la plus grosse entreprise. M. Spencer constate lui-mème que la manie de réglementation est un héritage du passé, et il fait un crime à l'Etat de ne pas abdiquer, au moment mème où il constate qu'on refuse son abdication. Quel gouvernement serait donc assez fort pour obliger les citoyens à se passer de gouvernement? Celui qui le tenterait serait immédiatement rappelé à ses devoirs. Et suivant nous, on n'aurait pas absoluinent tort. car, sur certains points, il y manquerait, en effet. Non seulement il ne peut pas. mais il ne doit pas se soustraire à la nécessité d'intervenir en certaines matières. Comment pourrait-il, et cela au nom du principe mème de la justice qu'il représente, laisser libre cours à ceux des produits du passé qui en sont la négation? et se croiser les bras devant le fait accompli, quand il s'est accompli sans son aveu? Ne serait-ce pas une choquante contradiction que la justice pût dire à la violence : Jouis de ta conquete, car mon rôle est de garantir; ou la liberté de dire à la tyrannie : Poursuis ton œuvre, car mon principe est de laisser faire? M. Spencer ne reconnait-il donc rien de ce que M. Fouillée a ~i bien appelé la justice réparative? M. de Laveleye(1) a ( 1) Socialisme cont,mporain, 5• cdit., Appendice 11, p. 384.
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