La Revue socialiste - 1892 - Tome XV - vol 01

212 LA REVCE SOC'IALISTE contre l'égoïsme rapace, ce père de toutes les iniquités; partout faisant aimer la bonté, cette source féconde <lesdévouements socialistes. Sentimentalisme, dira-t-on. Sentimentalisme soit. Ce sentiment est la plus irrésistible force révolutionnaire qui soit au monde. L'histoire nous enseigne que rien ne prévaut contre lui et que les causes, justes ou injustes, qu'il soutient, sont les seules qui triomphent. Que d'exemple nous pourrions citer ! Nous nous bornerons à un seul, mais décisif. li n'est pas besoin de pénétrer bien avant dans la vie intime du xvm• siècle, pour comprendre que si le philosophisme qu'il arbora contre le vieux monde aboutit à l'incomparable libération civile et politique de 1789, c'est que les encyclopédistes et leurs alliés cultivèrent les sentiments du cœ:.ir en même temps que l'âpre domaine de la connaissance. On ne le dira jamais assez. ce grand siècle puisa sa force moins dans ses terribles négations que dans ses admirables générosités. li développa, cr.:a presque la sensibilité, inventa le mot bienfaisance pour la glorifier, et sa contre-partie, le mot égoïsme, pour lui dor.ner une acception flétrissante. Voyez-vous Voltaire sans ses belles campagnes contre les juges bourreaux qui condamnèrent Calas, Sirven, La Barre sous ses incessantes protestations contre les plus riantes iniquités religieuses et juridiques de son temps? Que serait Rousseau sans les sanglots de la NouvelleHéloïse, sans les amplifications sentimentales de l' Emile ? Le Contrat Social n'aurait pas été le livre de la Révolution française, si son auteur n'avait produit que cette brochure politique de valeur plus que contestable. Diderot aurait-il pu soulever les montagnes pour bâtir son E11cyclopédie, sans l'attrait de son génie si ouvert, si expressif et si bon? D'Alembert serait-il si grand sans son affectivité si contenue, mais si vivace? D'Holbach et Helvétius, sans leur générosité, Je bon abbé de Saint-Pierre, sans sa compatissance infinie, n'auraient pas si puissamment contribué à l'œuvre émancipatrice. li est dans la nature de l'homme de ne pas se laisser sevrer d'idéal et <lene pouvoir accomplir de grandes actions sans l'impulsion toute puissante des sentiments altruistes ; la poétisation de la lutte, la conviction que l'on se doit à quelque chose de supérieur (patrie, liberté, justice sociale), a toujours été la source de l'héroïsme et le chemin de la victoire. Ce n'est qu'en s'inspirant d'une foi nouvelle, qui est au fond de chacun de nous (aussi matérialiste que nous prétendions l'être), par un vaste et noble idéal humain, que l'on peut accepter de se dévouer jusqu'au sacrifice, jusqu'à l'héroïsme, jusqu'au martyre, à la cause sainte des justices nouvelles. On a parlé, très savamment, d'intérêt bien entendu de luttes des classes, ce n'en sont pas là des mobiles suffisants.

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