151 LA REVUE SOCIALISTE n'aiderions-nous pas la nature? La conséquence pratique de la science- (et la science doit tendre à la pratique) serait l'organisation de l'assassinat en masse de la majorité déshéritée au profit d'une aristocratie • privilégiée. C'est malheureusement trop ce qui est au fond des faits sociaux, parce que l'humanité est, au moins en partie, son œuvre à elle-même· et qu'elle comprend difficilement que les intérêts ne sont pas égoïstes, mais solidaires. Cependant, depuis que l'humanité marche, dit E. de Goncourt, ses acquisitions sont toutes de sensibilité. li y a eu sans doute d'autres conquêtes. Mais il est incontestable que la pitié a grandi dans le monde, que le cœur humain est devenu plus compatissant et plus généreux. Si donc, comme hous le démontrerons plus au long dans les études qui suivront, le fait confirme le droit, c'est que la doctrine de Darwin a été mal interprétée: La société au lieu d'avoir pour loi suprême la nécessité de la concurrence, est donc une tentative de réaction contre la loi du naturaliste anglais. L'accord pour la vie, le respect de l'individu, l'amour des uns pour les autres, et non l'armement des uns contre les autres, telle est la loi suprême des sociétés en général et la règle fondamentale des relations humaines en particulier. D'ailleurs la vie sociale ainsi entendue n'est pas en contradiction avec la vie individuelle. Au contraire. (< Par le développement même de la civilisation, chaque homme vit davantage non seulement de sa vie propre mais encore de la vie commune, le progrès a deux effets simultanés, qu'on a cru d'abord contraires et qui sont réellement inséparables : accroissement de la vie individuelle et accroissement de la vie sociale. Bien longtemps l'individu s'est persuadé que ce qu'il donnait à la société il le perdait pour soi ; longtemps aussi la société a cru que ce qu'elle accordait à l'individu elle se l'enle\·ait à elle-même, comme un corps qui craindrait de laisser ses membres se développer et les emprisonnerait pour accroître ses propres forces. De là cette vieille antithèse entre la société et l'individu qui caractérise l'esprit antique. et dont l'esprit moderne s'affranchit en montrant une harmonie dans ce qu'on prenait pour une opposition. ,, (Fouillée, Op. cit., lntr. p. v-v1). Le jour où l'individu comprendra pleinement que la vie pour soi, c'est-àdire le développement de la liberté, n'est possible que dans la vie pour autrui, c'est-à-dire dans la pratique de la solidarité, alors se réalisera. grâce à cette sorte de coenesthésie sociale, la cité idéale, ne comprenant, selon l'expression stoïcienne, qu'une société d'hommes, vers. laquelle, malgré les réactions de l'égoïsme, de l'erreur et de la force, l'humanité avance sans cesse. UN PROFESSEUR.
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