La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

680 LA REVUE SOCIALISTE Eglise ou Etat, le sujet ou auteur du droit. L'autre, celui de la Révolution, place le sujet juridique dans la conscience, et le fait identique à l'homme même. - Entre ces deux hypothèses, la transcendance et l'immanence, laquelle devons-nous choisir? L'hypothèse de la transcendance, autrement dit de la Révolution, nous est inculquée par le christianisme. D'après elle, -la justice est surnaturelle; son sujet véritable est Dieu, « qui l'insu me à l'âme faite à son image, c'est-à-dire de mêtne substance que lui, capable par conséquent de recevoir les modes de son divin auteur (1). » Dans cette hypothèse, Dieu se manifeste à nous par la conscience ; et l'idée de Dieu et la science morale sont choses inséparables. Est-il besoin de dire que Proudhon ne partage pas la manière de voir des transcendantalistes. L'autre système, celui << de l'immanence, ou de l'innéïté de la Juc;tice dans la conscience » n'admet pas la Révélation, et la considère comme inutile - lors mème qu'elle lui aurait été prouvée, - « Elle (la "l{évélation) servirait encore qu'autant que l'âme possèderait en soi la faculté de reconnaître la loi et de la faire sienne : ce qui exclut radicalement et irrévocablement l'hypothèse transcandentale. » Et encore: « Dans le système de la Révélation, la science de la justice se fonde à priori sur la parole de Dieu, expliquée et commentée par le sacerdoce ; dans la théorie de l'immanence, la connaissance du juste et de l'injuste résulte de l'exercice d'une faculté spéciale et du jugement que la R:.1ison porte en~uite sur ces actes ... Est-il besoin d'ajouter que dans cette théorie, l'homme devant arriver par lui-mème et par lui seul à la connaissance de la Justice, sa science est nécessairement progressive, qu'elle se révèle à lui à fur et à mesure de l'expérience, à la différence de la science ré,·élée, donnée en une fois, et à laquelle nous ne pouvons ajouter ni retrancher une lettre ? ( 1) Les théologiens ne sont pas d'accord pour expliquer la manière dont a lieu la communication : Quoi capita, lot se11s11s.Selon la doctrine orthodoxe,l'humanite ne serait pas sortie de la condition des bètes, sans l'intervention divine. << La Loi, dit Bcrgier dans $On Dictio1111airecclésiaslique (et nous citons ce qui suit d'après Proudhon), la Loi est la volonté de Dieu intimee aux creatures intelligentes, par laquelle il leur impose une obligation, c·est-à-dire les met dans la nécessit" de faire ou d'éviter telle action, sinon d'être punies. Ainsi, selon cette définition, sans la notion d'un Dieu et d'une providence, il n'y a point de loi et d'obligation morale proprement dite. C'est par analogie que nous appelons lois les volontés des hommes qui ont l'autorité de nous récompenser et de nous punir; mais si cette autorité ne venait pas de Dieu, elle serait nulle et illegitime. >> La raison, dit encore Bergicr, peut bien aller jusqu'à découvrir l'ulililé de la loi, mais elle ne peut nous en faire un devoir. « La faculte de raisonner peut nous indiquer ce quïl nous est avantageux de faire ou d'éviter, mais elle ne nous impose aucune nécessité de faire ce qu'elle nous dicte ; elle peut nous intimer la loi, mais elle n'a point par elle-mème force de loi. Si Dieu ne nous avait point ordonne de la suivre, nous pourrions y résister sans être coupables. Le flambeau qui nous guide, et la loi qui nous oblige, ne sont pas la même chose. >>

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