La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

P.-J. PROUDHON 679 voir en lui, non un réformateur, mais un démolisseur. Dans ces dernières conséquences, le système de Proudhon aboutit, en effet, à une anarchie complète; mais d'autre part, il ne faudrait pas voir en lui un destructeur de toutes les lois sociales reçues ; bien au contraire, Prouvons-le. Proudhon n·a guère une bonne opinion de son siècle. Sans considérer les hommes de sa génération comme plus mauvais que leurs pères, il leur reproche de ne plus même savoir ce qu'on entend par 111œurs. La pratique de la vie est arbitraire ; entre la justice et l'injustice nous ne faisons aucune différence, ou du moins, nous ne saisissons que vaguement le discernement de ces termes. Le mal est donc réel, intense ; et Proudhon l'attribue à l'invasion du scepticisme, qui, après avoir dévasté la religion et la politique, s'est abattu sur la morale. En cela, il nous semble avoir raison. Les âmes se refoulent dans leur 111oi; la justice devient un mot vide de sens; le respect et les principes disparaissent.<< Nous n'avons plus de quoi jurer ni par quoi jurer, disait énergiquement Proudhon en 1858 ; notre serment n'a pas de sens. » Ce qui nous manque, c'est la scienceet la cousciencede lnJustice. << Et voilà ce que la Révolution nous avait promis, ce qu'elle nous eût dès longtemps donné, si le malheur des temps et la faiblesse des âmes n'en eût retardé la manifestation définitive. » En effet, tout ce qui est sorti de la Révolution a tourné contre elle et a servi la dissolution. Voyez la Démocratie, aboutissant au suicide de 93, et aux « mystiques atrocités » de 94, « épousant successivement toutes les idées les plus contraires à sa nature.» Voyez l'Empire, « cette épée de la Révolution, devançant par toute l'Europe le travail de la plume ; voyez encore la Restauration, faisant bien a11gurer d'elle, par la Charte, mais conspirant ensuite avec les ennemis de la Révolution. Voyez la Monarchie de Juillet. le système parlementaire, la centralisation, le Concordat; voyez dans quelles voies se sont fourvoyées la philosophie, le socialisme, l'économie politique, la littérature». En somme, la question, dit notre auteur, est entre la Révolution et l'Eglise; et pour sa part, il conteste à la croyance « d'appuyer de ses hypothèses le commandement de la raison pratique, expérimentale et positive, dont les révélations lui sont données directement en moi-même et par le témoignage de mes semblables. » Qu'est-ce que la Justice? se demande-t-il. L'essence même de l'humanité. Qu'a-t-i>lle été depuis le commencement du monde? Rien. Que doit-elle être? Tout. Ce principe de justice peut-il se réduire à une pure notion de l'entendement? Non, ce doit être une puissance, une réalité. Le consentement universel, dit-il encore ('Justice dans la Révolution, tome I, argument de la première étude) est l'accord de ses prémisses ; mais on se divise sur la conclusion, ce qui donne lieu à deux systèmes: l'un, celui de la transcendance, consiste à placer hors de l'homme, soit en un Dieu, soit en une autorité constituée,

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