La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

P.-J. PROUDHON 6i7 vards, d'égoïstes, d'orgueilleux et de dupes.» A quoi attribuer ces .accès de mauvaise humeur? A la fausse route où s'engageait le mouvement politique d'alors 1 Peut-être. Ce à quoi Proudhon s'appliquait, c'était à « provoquer une centralisation de forces qui, disait-il, si elle ne s'évapore pas en verbiage, doit tôt ou tard se manifester d'une manière formidable.» Le parti socialiste s'organisant, en effet, en France, avec des hommes comme Pierre Leroux, Louis Blanc, Proudhon à sa tète; et les éc-rivains les plus en vue, Georges Sand, par exemple, l'appuyaient par leur plume ( l). Proudhon ne se faisait, d'ailleurs, aucune illusion sur les dangers de la situation. Les représentants de l'Opposition - Thiers et Odilon Barot - et les conservateurs,- représentés par Louis-Philippe et Guizot - étaient en lutte les uns contre les autres : et le parti républicain formait une faible minorité << servant .à l'occasion d'appoint aux adversaires du Cabinet. » Pendant les deux mois qui s'écoulèrent entre l'ouverture des Chambres et la chute du trône, Proudhon passa par une anxiété terrible. Avant mème la convocation des Chambres pour la session 1847-48, il considérait la partie comme perdue. « Dans cette anxiété dévorante, nous dit-il, je me révoltais contre la marche des événements, j'osais condamner la destinée ... Le 21 février au soir, j'exhortais encore mes amis à ne pas combattre. Le 22, je respirai un peu en apprenant la reculade de l'Opposition; je me crus au'terme de mon martyre. La journée du 2 3 revint çiissiper mes illusions. Mais cette fois, le sort était jeté, jacta erat alea, comme dit M. de Lamartine. La fusillade des Capucines changea mes dispositions en un instant ... » Forcé par le parti conservateur à rompre le silence qu'il avait cru devoir prudemment garder,Proudhon fut lancé un peu malgré lui dans la politique active; et un des premiers .actes de l'Assemblée fut de le faire mettre en prison. Le célèbre publiciste n'en sortit que trois ans après. « La police sait quel homme je .suis, disait-il : aussi dédaigneux au fond du parti jacobin que du parti légitimiste, indiffér.ent sur la forme politique, sceptique à l'endroit de _je vous félicite d'avoir conservé assez de liberté d'esprit pour vous occuper d'hémistiche et de césure ; mais j'aurais appris avec plus de plaisir que vous eussiez fait paraître quel- .que petite traduction allemande ou française, quelque étude linguistique ou psychologique, ou tout autre ouvrage plus digne de . vous et du temps où nous vivons. » Et au moment même où il le blàme de s'adonner presque exclusivement à la littérature, il se lance dans les digressions esthétiques à rendre jaloux un Gustave Planche. ( 1) Proudhon ne voyait pas de bon œil George Sand, et Eugéne Sue lui était ,peut-être plus antipathique encore. En 1850, il apprenait par un ami le choix d'un comité d'élection. << J'étais bien sûr, écrit-il à Darimon, que Girardin ne passerait pas; je m'attendais également que les democ.soc. ne manqueraient pas de faire une sottise ; il n'y avait qu'Eugène Sue à qui je ne pensasse point. » Dans la même lettre, il appelle dédaigneusement Sue le ro111a11cipehrala11stirien. Eugène Sue, a-t-il dit encore, c'est le ,communisme et le fouriérisme, ni plus ni moins.

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