P.-J. PROUDHON 6ï3 même. Crois aux destinées qui te sont promises ; mais ne vas pas prèferer au martyre glorieux d'un apôtre les jouissances et les chaînes dorées des esclaves. Serais-tu vaincu par les flattçries, les séductions du plaisir et de la fortune? Toi, enfant du peuple, .filius fabri comme on le disait autrefois de Jésus-Christ, tu abdiquerais ta conscience, tu apostasierais ta foi pour être heureux à la manière de ceux-ci et de ceux-là ! Tes frères ont les yeux ouverts sur toi : il attendent avec anxiete s'ils doivent bientôt déplorer la chute et la trahison de celui qui avait tant juré d'être leur défenseur : ils n'auront jamais, pour te récompenser, que leurs bénédictions; elles valent mieux que 1es écus comptants qu pouvoir. Souffre et mœurs, s'il le faut ; mais dis la vérité. et prends la cause de l'orphelin ! » Le vrai Proudhon commence à se dessiner dans cette belle lettre, et dans celles qui suivront, les traits de son caractère s'accuseront mieux encore. Dès 1839, nous k voyons présenter à l'Académie de Besançon un 'Discours de l'utilité de la célébration du Diinancbe, et dans lequel il aborde, pour la première fois, des questions de réorganisation sociale. L'auteur a par exemple une singulière maniére d'interprêter la législation mosaïque. Le moraliste hébreux avait donné à sa nation des lois théocrates ; et Proudhon demande à ces lois les principes de la démocratie. C'est là une inconséquence dont l'illustre socialiste offre malheureusement plus d'un exemple, dans ses écrits. Le Décalogue dit: Tu ne voleraspas. Comme Proudhon sait l'hébreu il nous apprend que, dans la langue de Moïse, ces mots n'ont d'autre signification que celle-ci: Tu ne mettras rien de côté ponr toi, C'est que l'expression, pour Proudhon est générique comme l'idée même, et << implique que toute infraction à l'égalité de partage, toute prime arbitrairement demandée et tyranniquement perçue, soit dans l'échange, soit sur le travail d'autrui, est une violation de la justice commutative. est une concussion » hypothèse extrêmement discutable que nous n'avons garde de vouloir examiner ici. Proudhon se rendait parfaitement compte des théories hasardées de son Discours. « J'apprends de Besançon, écrit-il à son ami Bergmann ; que le clergé a arrêté la vente de ma brochure, et qu'on y prépare des réfutations sévères de mes principes; qu'en général, si Of! ne me refuse pas quelque talent, on me trouve beaucoup de paradoxe dans les idées » Proudhon était bien renrenseigné, et les entraves qu'on suscitait à la publication de son Discours lui étaient d'autant plus pénibles, que la pauvreté avait, hélas, fait son entrée chez lui. Pourquoi essayerions-nous de le dissimuler?' Proudhon passa à cette époque par une sorte d'agonie morale. Des. idées de suicide assaillirent son cerveau, l'excès du chagrin paralysait ses facultés, et nous dit-il, « j'étais comme un lion : si un homme avait eu le malheur de me nuire, je l'aurais plaint de tomber sous ma main. » ( 12 février 1840). Mais ces dispositions ne durèrent pas longtemps chez Proudhon, la volonté reprit bientôt le dessus, et notre auteur se remit avec acharnement au travail ? « li faut, disait-il, que je tue, dans un duel à outrance, l'inégalité et la propriété. » On devine 4.3
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