La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

G62 LA REVUE SOCIALISTE Qu:>i quïl en soit nous n'en concluerons pas pour cela, à la façon de Candide, pour;;uivant sa Cunégonde, que tout est pour le mieux dans le meilleur des m:>nde;;. L'optimisme est une plate niaiserie, c'est entendu, et le pays d'Eldorado n'a jamais existé que dans le cerveau de Voltaire. Oui les maux sont immenses dans l'humanité, trop souvent ' l'homme est un véritable loup pour l'homme, la lutte pour l'existence est âpre et rude, parfois meurtrière, et, de tous les étages sociaux s'élève un concert de plaintes qui atteste les misères subies, les souffrances non apaisées. Est-ce à dire que tout progrès soit impossible, que tout effort soit vain et que l'histoire de l'humanité doive se résumer en ces deux mots : eadem sed aliter ? ( 1). Sans doute le progrès n'est pas ce je ne sais quoi de vague et d'infini qui va tout seul et avance sans cesse, sans doute l'homme n'a qu'un pouvoir de modification fort restreint sur les phénomènes naturels, mais si la volonté - la volonté au sens ordinaire du mot - est déterminée dans une certaine mesure, il n'en est pas moins vrai que, toute déterminée qu'elle soit, consciente d'elle-mème, est un élément certain dans l'évolution des choses et devient par suite un agent très réel d'amélioration et de progrès (2). Nul effort ne résout en pure perte. Bien loin donc que le plus haut degré de moralité consiste dans la contemplation et l'ascétisme, nous le trouverons au contraire dans l'action incessante, dans la lutte quotidienne. Oui, détournons-nous, comme Schopenhauer, de l'au-delà transcendant, de ce refuge-chimère offert aux déshérités par les religions menteuses, mais attachonsnous, en dépit de ses paradoxes et de ses railleries superbes, à l'audelà terrestre. Ayons toujours devant les yeux un monde meilleur que le monde actuel, et confiance! Chaque génération par ses travaux, par ses épreuves nous le prépare sur cette terre. Et n'est-ce pas une jouissance sans cesse accrue que l'idée riante de cette société de l'avenir que penseurs, philosophes, hommes de science, praticiens, ouvriers au dur labeur, aménagent chaque jour au prnfit de leurs descendants? Les découvertes de la science, les applications de l'industrie, les réformes politiques et sociales ne sont-elles pas, à elles seules, les garanties de nos espérances en mème temps que la compensation de nos efforts et de nos sacrifices? L'ètre essentiellement moral dans notre humanité qui souffre et qui gémit est celui qui travaille sans relàche pour le bonheur de ses semblables. A la morale de l'ascétisme nous pouvons. ( 1) << La suprême sagesse de ce temps consiste peut-être à pwser w pessimiste, car la nature des choses est cruelle et triste, et à agir en optimiste, ca-r l'intervention humaine est efficace pour le mieux-ètre moral et social et que nul effort de justice et de bonté, quoi qu'il puisse apparaitre, n·estjamais complètement perdu». (B. Malon: Le Socialisme intégral (premier volume). \2) A. Regnard : L' Et.1/, ses origines et so11but, p. 1 1 5.

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