La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

SCHOPENHAUER (>fil Les aphorismes lugubres de Schopenhauer, ses boutades à l'emporte-pièce ont pu être goûtés, dans une certaine mesure et servir de guide à quelques littérateurs mystiques ou aux serments de Çakia Mou ni ( 1), mais ses doctrines ne feront famais tache d'huile chez nous. Le peuple qui a enfanté Rabelais et Molière est hors des atteintes du mot. Au surplus la France qui, dans un élan de foi sublime, a fait la Révolution, n'est pas à la veille, que nous sachions, de renoncer aux idées de progrè~ ni de se livrer au désespoir, en attendant la mort dans des attitudes contemplatives et résignées. Aussi bien ne jetteronsnous pas à la tète de Schopenhauer les sarcasmes et les invectives, dont l'ont accablé tous ceux qui ont pu voir dans ses doctrines un ferment de corruption à détruire ou un péril à conjurer. Bonnes ou mauvaises d'ailleurs, vraies ou faus5es, si le milieu est favorable, si l'état des esprits est préparé, les opinions s'enracinent malgré tout. Si nous avions besoin, a-t-on dit, de croire que les crocodiles sont des -dieux, demain sur la place du Carrousel, on leur élèverait un temple . .Si nous avions des prédispositions pour le pessimisme, Schopenhauer, en dépit qu'on en ait, règnerait en maitre. Mais la santé et la vigueur de notre vieux sang gaulois, nous préserveront encore longtemps et mieux que toute bonne raison, de cette peste nouvelle (2). (1) « Le Bouddhisme est, sous une forme religieuse, l'expression anticipée de sa philosophie et de sa morale. Sur deux points seulement, on pourrait noter quelques différences, plutôt encore dans lïntention que dans le fait entre les deux doctrines du Nirvàna, celle de l'ascète hindou et celle du philosophe de Francfort. Schopenhauer procède, à ce qu'il sïmagine du moins, d'une manière toute logique et philosophique ; tandis que le mystique (comme le Bouddha) co111111e11ce du ded.rns, part de son expérience individuelle, interne ... le philosophe, au contraire, part de ce qui est commun à tous, du phénomène objectif, du fait de conscience tel qu'il se trouve en chacun ... Le mystique aboutit à une théologie, le philosophe à une cosmologie ... Un autre point sur lequel le philosophe prétend différer du Bouddha, c·est qu'il aspire à l'affranchissement de l'espèce humaine tout entière et même de la nature, tandis que le nirv:îna bouddhique est la récompense et le privilege des sages, de ceux-là .seuls qui ont embrassé la morale des dix commandements et le système des quatre verités. » (E. Caro : op. cil. p. 241.) (2) Cette confiance n'est pas partagée par les spiritualistes comme M. E. c~ro. Cela ne pouvait manquer. L'évolution philosophique qui s'est accomplie pendant ces trente ou quarante dernières année&, lui inspire les craintes les plus sérieuses. Le progrès constant de la philosophie critique qui a detruit les idoles mitapbysiques de la même main habile et sùre qui a miné << les idôles religieuses », a préparé, nous dit-il, le terrain où a germé le pessimism~. Le chrétien, le déiste, trouvent des raisons de vivre, même ,i la vie est malheureuse. Mais le matérialiste, le positiviste n'a plus qu'à tomber dans l'abrutissement de Schopenhauer. Il nous parJÎt inutile, dans cette Revue, de tenter la refutation des absurdités de ce philosophe bourgeois et rétrograde, que quelques jeunes gens émancipés des écoles ont si rudement et si légitimement malmené naguère. J'ai cite, dans le cours Je cette étude, plusieurs extraits du livre de M. Caro, -cela prouve simplement que dans les plus mauvaises œuvres, il y a toujours, de ci de là, -quelques bribes à glaner, et que les cervellux les plus creux peuvent émettre, par .hasard, une idée juste.

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