La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

ü60 LA REVUE SOCIALISTE le résultat de son tempérament, de son organisation cérébrale. Dans une remarquable étude publiée dans la Revue Socialiste le D• Delon a parfaitement établi, d'une façon générale. l'origine morbide des tend'ances pessimistes.« L'individu, dit-il, qui perçoit en douleur les sensations les plus simples, les plus banales, les plus inhérentes à la condition humaine, est évidemment un individu anormal. Ici un cerveau sain. réagit en plaisir ou reste indifférent: un cerveau débilité, au contraire, réagira e:1amère impuissance: telle est la gaieté habituelle des gens du peuple, mème en pleine misère. et la tristesse découragée de bien des riches, au milieu des plaisirs les plus délicats. Ces 'êtres vibrent en malades ... » li est à croire que Schopenhauer était de ceux-là. On peut faire remarquer, il est vrai,qu'on explique bien ainsi le pessimisme subjectif et individuel,mais non le pessimisme objectif et impersonnel, celui qui s'exprime par un système etse traduitparlapopularité d'un système. ( 1). Sans doute, mais l'un n'est-il pas la conséquence, le produit, en quelque sorte, de l'autre ? Au surplus le système philosophique, que nous avons cherché à faire connaitre à grands traits plus haut, est généralement considéré par les meilleurs esprits comme établi sur les bases les plus fragiles. Ce qui reste de Schopenhauer et ce qui vit. c'est son pessimisme. Or ses développements si brillants, si humoristiques, ses aperçus si curieux sur les douleurs du monde, l'amour, les femmes, la mort, le génie etc .... ne sont reliés à son système que par un fil, on pourrait presque dire : une ficelle métaphysique. (2). C'est pourquoi nous inclinons à penser que le pessimisme individuel explique dans une très large mesure le pessimisme systématique. La doctrine de Schopenhauer est un cas pathologique et la contagion n'en est guère à redouter en France. Cette philosophie avec ses tristes visions est la philosophie des peuples qui ne boivent que de la bière ,( li n'y a pas de danger qu'elle s'acclimate jamais dans les pays de la vigne ; le vin de Bordeaux éclaircit les idées et le vin de Bourgogne chasse les cauchemars. » (3 ). (1) E. Caro: op. cit. p. 228. (2) Ce pessimisme est né d'un acccord singulier entre les vues spéculatives du philosophe et son tempérament naturel. .. Sïl fallait caractériser le côté brillant du talent de Schopenhaner, je dirai que c'est tout un peintre de la vie et des humeur des hommes, un moraliste dans le sens français du mot ; il est instruit à l'école de Montaigne, de la Rochefoucau!t, de la Bruyère, de Vaunenargues, de Chamfort, d'Helvétius, quïl cite à chaque pas ; il est, comme eux, nourri du suc de l'expérience, sans illusions sur les hommes ; il a comme eux, la perspicacité, la malice, le trait impitoyable, mais il diffère d'eux en ce que, contemplateur moins désintéressé, ses idées portent sur une base métaphysique. ChallemelLacour : '7tev11edes De11x-t:A1ondes, n• 15 mars 1870). (J) Opinion d'un illustre chimiste rapportée par M. Caro : op. cit. p. 286.

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==