La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

658 LA REVUE SOCIALISTE Dans les conclusions extrêmes, notre philosophe a terriblement quitté le terrain de l'expérience où il avait juré de se tenir. Au lieu de s'appuyer sur des faits, il ne donne pour preuve que des textes et des citations, parmi lesquelles il n'oublie pas le fameux mot de Saint-Augustin: « Plut au ciel que tous les hommes consentissent à la continence absolue: nous en verrions bien plus tôt l'achèvement de la cité de Dieu et la fin du monde. » La cité de Dieu de Schopenhauer est la 11irvâ11a, le néant. << Pour ceux chez qui la volonté s'est niée, notte monde, le monde réel avec ses soleils et sa voie lactée Qu'est-il? rien. » Tel est le dernier mot du système. Il n'y a qu'une conclusion logique: C'est la mutilation. Les vraies pessimistes, les sérieux, n'ont qu'à modeler leur conduite sur la secte des slwpsy, dont M. Anatole Leroy Beaulieu nous décrit les mœurs ( 1). Ces slwpsJ', font un système moral et religieux d'une pratique des harems d'Orient. lis matérialisent l'ascétisme et le réduisent à une opération de chirurgie, et proclament ainsi, par ce sanglant sacrifice, que la vie est mauvaise et qu'il est bon d'en tarir la source. Ceux-là qui ont au moins le cour;ige <le leur opinion. Mais comme il est à craindre que les admirateurs les plus farouches de Schopenhauer ne se livreront jamais à ces extrémités,._ ce dont on ne saurait trop les féliciter - cette démonstration par l'absurde ne peut dispenser d'une discussion sérieuse. « Schopenhauer, dit M. Th. Ribot, prétend déduire sa morale d'une théorie métaphysique du plaisir et de la douleur. Rien n'est plus contestable, que cette thèse. L'état positif pour l'être sentant, est-ce le plaisir,est-ce la douleur.est-ce un état d'indifférence? ... Il est impossible de le dire, et la seule chose certaine, c'est que la théorie du plaisir et de la douleur est encore à faire. Que penser donc d'une morale construite sur une base si chancelante et n'est-ce pas encore un indice du tempéramment métaphysique de Schopenhauer que cette légèreté à se passer de la preuve? » Si la base est fragile. les conclusions ne supportent pas l'examen. Comme le fait très justement observer M. J. Burdeau, dans ses Fragments et pensées de Schopenhauer (2), « les hommes,soit ignorance, soit insouciance, instinct, faiblesse ou làcheté, supportent volontairement le fardeau de la vie commune. C'est donc que la vie commune est en somme supportable. Ce fait d'expérience journalière est la réfutation du pessimisme. >> Si l'humanité offrait le spectacle d'un vaste couvent de trappistes, Schopenhauer pourrait avoir raison. Le monde est sans doute une « mascarade », mais le plus souvent une mascarade joyeuse dont les acteurs ne demandent qu'à vivre ( 1) << L"empire des tzars et les Russes. » (2) F. Alcan, 1888.

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