La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

SCHOPENHAUER 657 Mais alors, l'acte le plus moral qui puisse exister, c'est le suicide? Nullement. Le suicide, répond Schopenhauer, ne serait pas la délivrance. li a établi, en effet, que la Volonté est indestructible, que rien de ce qui a été ne peut cesser d'ètre. Sa logique est tellement rigide qu'il en arrive aux absurdités de la métempsycose ou plutôt de la palingénésie et aux préceptes de la religion bouddhiste qu'il considère comme la traduction religieuse de sa métaphysique. Ce sont les pauvretés de la doctrine. Le suicide n'étant pas un remède, il n'y a que deux manières de s'affranchir des désirs qui nous pressent, et de se libérer de la douleur: l'un passager, c·est l'art ( 1), contemplation désintéressée de l'essence des choses, des idées pures, l'autre, souverain, c'est l'ascétisme ou la chasteté absolue. Comme la génération perpétue la vie et la douleur, la supprimer par la chasteté, c'est supprimer l'espèce. En somme. si Schopenhauer ne prèche pas le suicide pour l'individu, il le prescrit pour l'espèce. ( 1) La théorie esthétique de Schopenhauer est d'un idéalisme outré. Nous n'entreprendrons pas de l'exposer. Elle ne se relie d'ailleurs au système général que par un fil très ténu. Elle ne peut s·expliquer que par la connaissance prealablc de sa morale. De même que la morale a pour but d'absorber la personnalité de la sympathie universelle, de même l'art permet â notre moi de s'oublier. li est l'affranchissement, la libération momentanee de la volonté. Je ne voudrais cependant pas quitter ce sujet sans rappeler que Wagner était un admirateur de Schopenhauer et sans citer, à ce propros, quelques passages qui ont trait à la musique : <<... La musique n'exprime jamais le phénomène, mais l'essence intime, le dedans du phénomène ... Elle n'exprime pas telle ou telle joie, telle ou telle affliction, telle ou telle douleur, effroi, enchantement, gaieté ou calme d'esprit. Elle peint la joie même, l'affliction mème, et tous les autres sentiments, pour ainsi dire abstraitement. Elle nous donne leur essence sans aucun accessoire, et, par conséquent aussi, sans leurs motifs. Et pourtant, nous la comprenons très bien. quoiqu'elle ne soit qu'une subtile quintessence ... Dans !'Opéra, la musique nous fait pénétrer jusqu'au fond dernier et caché du sentiment exprimé par les mots ou de l'action représentée, elle en dévoile la nature propre et véritable, elle nous démontre l'âme même des événements et des faits, dont la scène ne nous offre que l'enveloppe ~t le corps ... Cette musique composé en vue du drame en est l'âme en quelque sorte : par son union avec les faits., les personnages. les paroles, elle devient l'expression de la signignification intime de toute l'action et de la nécessité dernière et secrète qui s'y rattache. C'est sur le sentiment confus· de cette vérité que repose toujours le plaisir du spectateur qui n'est pas un simple badaud ... Une .symphonie de Beethoven nous présente la plus grande confusion, fondée pourtant sur l'ordre le plus parfait, le combat le plus violent, qui l'instant d'après, se résout en la plus belle des harmonies ... C'est l'image complète et fidèle de la nature du monde qui roule dans un chaos immense de formes sans nombre ... Nous entendons la voix de toutes les passions, de toutes les émotions en nuances infinies, mais toujours in abstracto: C'en est la forme seule, sans la substance, comme un monde de purs esprits sans matière. l>

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