La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

G5Ci LA REVUE SOCIALISTE plie, de se représenter sa victime en proie aux souffrances physiques et morales, en lutte avec la misère et le besoin et de se dire : Voilà mon ouvrage. Si quelque chose au monde peut éteindre la colère, c'est bien cette pensée ... « La pitié, principe de toute moralité, prend aussi les bêtes sous sa protection, tandis que dans les autres systèmes de morale européenne, on a envers elles si peu de responsabilité et d'égards !... » Toute cette partie de la doctrine du philosophe allemand où il se manifeste comme un altruiste plein de bonté et de compassion, a droit à toute notre admiration. On peut, il est vrai, faire observer que la pitié est une forme de l'égoïsme. En nous laissant aller à la pitié, à la sympathie, nous ne calculons pas sans doute, mais c'est notre sensibilité qui calcule pour nous. ( 1) Qµoi qu'il en soit, ce n'est pas un traité de morale pratique que Schopenhauer a voulu nous donner. « La vertu ne s'apprend pas plus que la méchanceté. Les considérations que nous venons de faire connaitre sont purement théoriques. D'ailleurs si la pitié est la source commune de la justice et de la charité, elle n'est pas, loin de là, le signe suprême de la moralité. Schopenhauer ne pouvait s'en tenir à une telle conclusion. Le principe même de son système ne le lui permettait pas. En effet, la pitié n'est qu'un premier pas vers la résignation, vers la négation du vouloir vivre, qui constitue le plus haut degré, le point culminant de la moralité. Puisque la vie est si mauvaise, le mieux est de ne pas être. L'idéal c'est le néant, la négation absolue du vouloirvivre, autrement dit de la Volonté. ( 1). La pitié et l'égoïsme, ai-je écrit ailleurs, ne sont pas deux principes absolument contradictoires. Ils ne forment pas une antinomie irréductible. S'il en était ainsi il faudrait renoncer à l'espoir de voir fleurir à jamais la solidarité, car l'égoïsme, qu'on Je veuille on non, est Je fond de la nature humaine. L'altruisme peut bien le modifit"r, mais non pas le supprimer. « La pitié, dit d'Halbech, dans son Système social, est une disposition qui a pour principe la sensibilité physique ou la délicatesse des organes, aucompagnée d'une imagination qui nous peint avec force les malheurs des êtres. soit de notre espèce, soit même des espèces différentes de la nôtre ; ce qui produit en nous un état pénible, un trouble incommode que 11011s1011ses11to11instéressés à faire cesser. Soulager un malheureux, c'est se soulager soi-même, c'est écarter de notre esprit un tableau lugubre afin de mettre en sa place ridée riante d'avoir fait un heureux. >> D'Holbach a bien vieilli, mais je ne connais rien de plus conforme à la réalité des choses que cette analyse de la pitié. C'est de la quintessence d'égoïsme, mais c'est de l'égoïsme ... L'égoïsme n'est donc pas le motif antimoral par excellence. Bien au contraire, « l'amour de soi, comme parle Büchner, est au fond le mobile suprême de toutes nos actions, même des meilleures, puisque celles-ci ont leur source dans la compassion, c'est-à-dire un raffinement de l'égoïsme ... » D'où il résulte que l'altruisme est bien, même pour les utilitaires, la base de la morale ... Au point de vue social, concilier les penchants égoïstes de la nature humaine avec l'intérêt général, voilà le but. {L'Evolution morale et le Socialisme, la }11stice, numéro du 22 avril 1890.)

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