La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

SCHOPENHAUER 655 plus capital et le plus profond c'est l'égoïsme, c'est-.'t-dire le désir d'être et de bien être. C'est le motif antimoral par excellence, l'ennemi qu'il faut abattre. Mais le combat est difficile, car l'égoïsme est sans borne, il déborde l'univers. Si l'on donnait à chacun le choix, dit-il, entre l'anéantissement de l'univers et sa propre perte, je n'ai pas besoin de -dire quelle serait la réponse ... « Pour peindre d'un trait l'énormité de l'égoïsme dans une hyperbole saisissante, je me suis arrêté à celle-ci: « Bien des gens ·seraient capables de tuer un homme pour prendre la graisse du mort et en frotter leurs bottes. » Je n'ai qu'un scrupule, ajoute-t-il: « Est-ce bien là une hyperbole? » Les livres de Schopenhauer abondent en brutalités de ce genre et aussi en finesses, en aphorismes piquants qui rappellent nos moralistes. Cette manière de présenter les choses, ce ton humoristique, disons-le en passant, n'a pas peu contribué à le rendre populaire. L'égoïsme n'a donc aucun caractère moral. Pour entrer au contraire dans le domaine de la moralité, il est nécessaire de reconnaitre -que le 111oi n'est rien. L'absence de tout motif égoïste, voilà le critérium de l'acte qui a une valeur morale. La base de la morale est la sympathie universelle, la pitié pour tout ce qui souffre. Qu'on nous permette de reproduire ici quelques passages inspirés de la générosité la plus pure : « La pitié est ce fait éton.nant, mystérieux, par lequel nous voyons la ligne de démarcation, qui aux yeux de la raison sépare totalement un ètre d'un autre, s'effacer et le 1101r1noi devenir en quelque façon le moi ... La pitié est un fait incontestable de la conscience de l'homme ; elle lui est essentiellement propre, et ne dépend pas de notions antérieures, d'idées a priori, religions, mythes, éducation et culture ; elle est le produit spontané, immédiat, inaliénable de la nature, elle résiste â toute épreuve, et se montre en tout temps et en tout pays ... « Si l'on considère le mobile moral de la pitié, qui oserait contester un instant qu'à toute époque, chez tous les peuples, dans toutes les situations de la vie, en pleine anarchie. au milieu des horreurs des révolutions et des guerres, dans les grandes comme dans les petites choses, chaque jour, à chaque heure, la pitié ne fasse sentir ses effets bienfaisants et vraiment merveilleux, qu'elle empêche bien des injustices, provoque à l'improviste plus d'une bonne action sans espoir de récompense, et que partout où elle agit seule, nous reconnaissons en -elle, avec émotion, avec admiration, la pure morale sans mélange ? » Et ailleurs : « La colère même la plus légitime s'apaise tout de suite à l'idée que celui qui nous a offensé est un malheureux. Ce que la pluie est pour le feu, la pitié l'est pour la colère. Je conseille à celui qui ne veut pas se préparer des remords, lorsqu'il songe à venger cruellement une injure, de se figurer sous de vives couleurs sa vengeance déjà accom-

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