65i LA REVUE SOCIALISTE Il est difficile d'imaginer de plus sombres couleurs. Il ne laisse aucun refuge aux désespérés. L'espoir d'un monde meilleur dans une vie future, ne repose, il n'a pas de peine à le démontrer, que sur la foi ou sur le rêve. Au moins pourrait-on espérer que l'avenir réserve à l'Humanité des destinées plus prospères. Mais le progrès ainsi entendu n'est encore qu'une illusion. Plus l'homme pense et plus il souffre: Qjti auget scientialll auget dolorem (1 ). << Il ne suffirait pas, dit-il, pour conduire l'h.omme à un état meilleur, de le mettre dans •un meilleur monde, il faudrait aussi de toute nécessité, le transformer totalement, faire en sorte qu'il ne soit plus ce qu'il est et qu'il devienne ce qu'il n'est pas. » Or, cela dépasse les bornes du pouvoir humain ..... Nous rechercherons tout à l'heure qu'elle est l'origine de ce pessimisme chez notre auteur et combien sa propre nature est la première cause de ses visions lugubres. Tel arbre, tel fruit, dit Sainte-Beuve. Pour connaître l'œuvre, il est indispensable de connaître l'homme. Ceci est vrai surtout de Schopenhauer, ainsi que nous le verrons; mais continuons .a exposer. En poursuivant le cours de ses pensées, Schopenhauer arrive à classer les actions ·humaines. Au plus bas degré est l'égoïsme qui est l'affirmation ardente du vouloir-vivre, ~·ource de toute méchanceté et de tout vice. Chez l'homme comme chez la bête, entre tous les motifs, le s·est pas préoccupé des formes élevées de l'amour, il n'en est pas moins le premier philosophe qui ait pose le problème sur le terrain scientifique. Tous ceux qui depuis se sont occupés de l'amour, n'ont pas manque tout d'abord de faire une etude de la sexualité. Schopenhauer prétend que l'amour n·cst que la conjugaison de deux cellules qui se cherchent. Ceci se rapproche du mythe de Platon dans le Ba11q11et, si bien exprimé par ces vers. Vous êtes par l'amour les égales des Dieux ! C'est Platon qui l'a dit en termes radieux Qu·autrefois on avait double corps et double âme, Et qu'on était d'abord tout ensemble homme et femme; Mais qu'alors nous étions si puissants que les Dieux. C :raignant notre grandeur, nous coupèrent en deux. De là, l"amour. La femme et l'homme qui l'éprouvent, Ce sont les deux moities d'un cœur qui se retrouvent. (A. VACQUERIE: Souvent bo11111v1aerie). ( 1) Il n·est pas douteux que l"homme souffre plus que l'animal. Faudrait-il en conclure que l'homme médiocre est plus heureux que l'homme de génie, ranimai plus heureux que l"homme? <' La capacité de souffrir croît, je le veux bien avec l'intelligence i mais peut-on douter que la capacité pour un nouvel ordre de jouissances, absolument fermé aux natures inférieures, ne se nivèle en même temps et qu"ainsi les deux termes opposes ne croissent exactement dans les mêmes proportions. . . L'intelligence elargit la vie dans tous les sens, voilà la vèrite .. : La pensée, qui est la source de tant de tortures, est aussi la source de tant de joies idéales... (L. Caro: Le pessimisme au XIX' siccle, p. 193).
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