L'AME DE DE?IIAIN 587 sale, son collier de gros cuir clouté, essaye en vain de,.lire sur la plaque le nom de son maitre. << Ce chien n'est pas à vous. - Non. - Voulez-vous me le laisser? Je suis étudiant en médecine. - Soit. - Cocher, 15, rue Cujas! » Nous n'étions pas à mi-chemin que déjà la bète se redressait, posait sa grosse bonne tète sur mon genou, puis s'étirait avec effort, essayant le jeu de ses muscles remis de leur froissement. A l'arrivée, il descendit de la voiture sans aide, et monta l'escalier de l'hôteJ, sur trois pattes, à la suite de son nouveau maître, non sans m'avoir longuement regardé et comme attristé de me voir partir. Le lendemain, passant par là, je ne pus me tenir d'aller rue Cujas. Je me disais: « Ce jeune homme n'a pas ri de ma pitié, il l'a partagée, il doit être bon à connaître. » Sur les indications qu'on me donna au bureau de l'hôtel, je montai rescalier. Arrivé devant le numéro indiqué, j'entendis à travers la porte entre baillée une voix de femmequi disait: « Pauvre bête ! » Une voix niaise d'homme répondit sur un ton de rigolade: « Sûr que si le carabin ne lui avait pas coupé la parloire, y gueulerait ferme ! » J'entrai et je vis mon ami de la veille à demi-écorché, les côtes à nu et le ventre ouvert, haletant, les yeux fous; de sa langue desséchée par la fièvre, il léchait l'énorme plaie. Je criai de douleur. Il m'aperçut alors. Ah! ce regard subitement humanisé, empli de tristesse et de doux reproche, comme il me dit : << Pourquoi m'as-tu amené ici? » Et cet effort désespéré pour se tendre tout entier vers moi, comme il me cria : Emmène-moi ! Sauve-moi 1... » Ecrasé de regret, anéanti de honte pour l'humanité, je tombai à genoux devant le mutilé, je le pris par le cou et je baisai son museau brûlant ; je rafraichis son martyre de mes !armes, et, prenant mon révolver, je le débarrassai de la vie. A ce moment, l'étudiant entra. Je levai l'arme sur lui, d'un mouvement d'instinctive justice, mais j'abaissai le bras aussitôt. Me croyant calmé, il voulut s'expliquer ; d'un regard, je lui dis tout mon mépris, toute ma tristesse etje m'en allai. Dites ce que vous voudrez des mystiques modernes, voire des pires et des plus aberrants, vous ne me trouverez rien de semblable à leur reprocher. Car tous, vous entendez: tous, ils ont un sentiment de la solidarité universelle qui manque à vos biologistes. Comme vous je constate en eux mainte déviation mentale et passionnelle, mais c'est le bonheur universel qui est leur but, et cela même ennoblit leurs ridicules et leurs bassesses. Presque tous ils sont socialistes de sentiment, et le triomphe insolent de l'argent les révolte autant que la vogue des talents médiocres. lis ont la haine - ou plutôt le mépris - de l'action, parce qu'ils la savent do1:1loureuse.L'action, en effet, c'est la lutte, c'est lia souffrance évitée à soi-même au prix de celle qu'on inflige aux
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