586 LA REVUE SOCIALISTE le cerf que le chasseur force, et je pleure... Aussi n'est-ce point par làcheté de corps que je hais la chasse, cet atavisme de nos nécessaires férocités des âges lointains, mais parce que je la trouve inutile, grotesque et làche. Oui, je vous entends: « Les nerfs! » Voici ma réponse: J'ai ramassé des écrasés, aidé à les porter chez le pharmacien, assisté jusqu'au bout au pansement, sans broncher. Et ne me dites pas que ma sensibilité s'arrête à l'homme, ne me croyez pas un de ces détraqués dont la caractéristique est une idiote zoophilie : la semaine dernière, j'ai bouché de mon mouchoir en tampon, de mon poing, l'horrible blessure qu'une barre de fer dépassant d'un camion avait faite à un cheval. Je ne me permets jamais de m'évanouir que ma tâche faite. Ainsi, vous voyez ... j'ai tenu à vous montrer toute ma sensiblerie, pour la bien mettre en opposition avec la cruauté de l'âme matérialiste. Je vais, d'ailleurs, vous montrer celle-ci dans toute sa triste nudité. li y a quelques mois, passant sur la place Saint-Michel, j'aperçus, rôdant sur l'impériale d'un grand omnibus, en partance, un gros chien en quête de son maître sans doute parti par la correspondance. Comme moi. le conducteur aperçut l'animal. Il grimpa furieux et d'une poussée de genoux poussa dans le vide le pauvre mâtin, qui s'abattit avec un hurlement sur le pavé, et demeura inerte, la gueule ensanglantée. La brute, redescendue sur la plate-forme, sonnait ses voyétgeurs en ricanant. Mépri,sant pour un instant le misérable, je courus au blessé, étalé dans le ruisseau, et m'appliquai à le faire revenir à lui en inondant d'eau fraîche sa bonne grosse face aux yeux sans regard. Un attroupement s'étant formé, un sergent de ville survint :i.upas réglementaire: << Vous allez verbaliser contre ce gredin ! - Pourquoi faire?» me dit l'agent, placide. « Voyez dans quel état il a mis cette pauvre bête. - Bah! et puis. après? ... En voilà une affaire pour un chien! » riposta le campagnard en uniforme. « Il y a une loi ; je vous somme de la faire respecter! » Un peu intimidé par les murmures de la fuole, le rustre fit alors mine de prendre un numéro d'omnibus, mon nom et celui d'un témoin qui s'offrit après hésitation. Je n'ai d'ailleurs jamais entendu parler de l'affaire. Tant d'histoires pour un chien assassiné! on attendra, pour bouger, que son bourreau ait récidivé sur un homme ... Mais revenons à mon chien. La fraîcheur de l'eau l'avait ranimé. Il fit un effort pour se mettre debout, et retomba. j'appelai un cocher, qui rit du singulier client que je lui faisais charger. « Qui veut m'aider à le transporter jusqu'à la voiture? » Un jeune homme de bonne apparence s'offre. Tout en portant l'animal, nous câusons. « Vous allez chez un vétérinaire? - Oui. En connaissez-vous un T- Non. ,, nous installons le chien. Le jeune homme regarde son poil bourru et
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