L' A:\IE DE DE:\!AIN" me de demain? Voici pourquoi j'ose en douter : Vous ne m'avez pas encore imposé de postulat. Cela me rassurerait si, dans cette première lettre, j'avais pu lire toute votre pensée; mais j'ai l'inquiétude que vous ne me l'unposiez imperceptiblement, à doses ménagées, en raffinant la méthode socratique. Aussi vais-je avoir une préoccupation: Celle d'étudier vos lettres dans ce qu'elles omettront plutôt que dans ce qu'elles diront. En somme, vous m'avez dit quelle voie je dois éviter, et non celle que je dois suivrè. Mais quand vous plantiez vos écriteaux prohibitifs au carrefour, j'étais déjà revenu sur mes pas, et vos imprécations m'ont paru un tant soit peu hors de saison. Dois-je ajouter : et hors de raison? Oui, car vous avez été injuste, et cruel inutilement. Les gens sur qui vous avez fulminé ne sont pas sans valeur, ni sans vertus. Il y a notamment en eux un si profond amour pour tout ce qui vit, c'està-dire une si dolente pitié pour tout ce qui souffre, que vous n'en trouverez pas l'équivalent chez vos savants d'àme desséchée par l'analyse au point de ne voir dans la douleur qu'un avertissement au ·cerveau, par les ganglions nerveux, de la destruction de quelques cellules. Nierez-vous que cette insensibilité soit identique à l'inconsciente cruauté des enfants et des primitifs? Je dis : insensibilité organique, et non: impassibilité volontaire, entendez-vous, Monsieur. lis retrogradent donc visiblement, ces (( hommes de progrès » endoloris. seulement de leurs propres douleurs et par cela même isolés du monde qu'ils prétendent connaitre. Peut-être allez-vous mettre cette opinion au compte de mes nerfs, hyperestésiés par la souffrance. Je serais heureux de ne pas vous laisser cette ressource. Pensez-en d'ailleurs ce que vous voudrez, il me faut bien vous dire que jamais je n'ai pu voir ou sentir souffrir sans souffrir moi même. Tout enfant encore, à l'époque où la cruauté est faite autant de curiosité que d'inconscience,surtout au village, je m'enfuyais dès que je voyais une servante saisir une volaille pour lui tordre le col, et on ne m'eût fait passer ni pour or ni pour argent devant la grange du boucher le vendredi, car c'était le jour qu'il assommait ses bœufs et égorgeait ses moutons. A présent encore, je voyage avec répugnance dans les pays méridionaux, parce qu'on y brutalise les animaux. Dans _lesrùes en pente du Paris laborieux, je souffle et ahanne à voir s'exténuer des chevaux trop chargés; un s'abat-il, je m'enfuis avec de la tristesse pour une heure. Parfois, je suis intervenu pour arracher le fouet de torture des mains du charretier, ou pour donner mon coup de collier. Mais je suis faible: J'y gagnais un coup de poing, ou des palpitations à me laisser sans souffle sur le pavé. Quand je suis seul et que je me remémore les souffrances vues, je sens monter en moi la clameur de détresse et d'inutile appel de tout l'être souffrant; je me sens la souris que le chat martyrise en jouant, et• je saigne ; je suis
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