La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

48 LA REVUE SOCL\LISTg résisté aux siècles mieux que le bronze et l'airain. Nous sourions volontiers aujourd'hui à la pensée des doctrines de nos Anciens ou du moins nous aimons à ne voir que de simples allégories «poétiques» dans les Dieux anthropomorphes des Grecs et des Romains; nous avons de la peine à nous imaginer l'état d'esprit des premiers Astronomes faisant du Ciel une voÎtte de cristal parse111éde'étoiles; nous rappelons par curiosité les objections faites à la rotondité de la terre sous prétexte que nos antipodes ne pouvaient avoir « la tète en bas»; les alchimistes, les chercheurs de la «pierre philosophale» ne trouvent point grâce devant notre critique. Mais nous continuons à nous considérer comme des êtres « à part» dans la Créatio11. Nous ne pouvons constater aucune différence entre notre vie physiologique et celle des autres animaux; nous constatons chez nombre de « bètes » une foule de faits de mentalité et de moralité nullement inférieures à ce que nou·s sommes obligés de reconnaitre chez des ètres humains inférieurs ou dégénérés. N'importe, nous sommes seuls susceptibles d'intelligence et de moralité: il nou$ faut notre librearbitre au risque de compromettre !'Equilibre de l'Univers; nous admettons le Déterminisme pour tout ce qui n'est pas «-nous»; mab dès qu'il s'agit de «nous». il nous faut notre «dignité», notre <<moralité», notre «conscience». Nous oublions avec une étonnante facilité nos naïvetés d'enfants, nous ne tenons aucun compte de la vie purement animale de nos frères arrièrés ou dégénérés ; nous rejetons ou nous renions les faits qui nous gênent et nous planons avec fierté dans les hautes sphères de quelques grands mots dont nous négligeons trop aisément de vérifier l'origine et la signification. Nulle part, certainement, ces remarques ne sont plus à propos que dans le domaine des sciences morales et sociales : là les mots sont devenus des Dieux dont le premier défaut est de s'évanouir comme des bulles de savon dès qu'on veut regarder ce qu'il y a dedans. Nous nous faisons en général une idée très fausse de notre Mentalité aussi bien que de notre Moralité; nous nous drapons dans notre <<dignité» et nous ne voulons rien voir de ce qui nous crève les yeux. On raconte qu'un brochet, séparé de quelques jolis petits goujons par une cloison transparente en verre, continua pendant trois mois à vouloir saisir sa proie avant de comprendre lïnutilité de ses tentatives, et de renoncer à l'attaque. Que de faits analogues ne pourrions-nous pas retrouver dans l'humanité, et que de siècles n'a-t-il pas fallu aux hommes pour acquérir les notions les plus élémentaires sur le monde Physique! Tous ceux qui ont fréquenté les Sauvages, qui ont vu des natures incultes, qui se sont donné la peine d·observer des idiots, comprendront la portée de cette simple remarque. Rien n'est plus intéressant ni plus instructif que de comparer les difficultés de l'instruction d'enfants inintelligents et les obstacles à

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==