La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

DE L'ESPRIT NOUVEAU ET DE LA i\!ÉTIIODE SCIEi'i'TlFIQUE 47 scolastique. Ce n'est point là une distinction arbitraire ni superficielle; et·s esprits sont tellement différents: ils parlent deux langues si étrangères l'une à l'aut.re, qu'ils sont dans l'impossibilité de se comprendre. Que de fois ne nous est-il pas arrivé de nous butter contre un de ces esprits doctrinaires 5ans pouvoir arriver à lui faire saisir une vérité scientifique même des plus banales. C'est dans ce cas là que vous pourrez vous escrimer à lui démontrer une loi physique, par exemple celle de la Pesanteur pour la chute d'une pierre lancée en l'air: votre interlocuteur pourra vous écouter, admettre tous vos arguments, paraître même comprendre la 101 dans tout ce qu'elle a pour vous de clair, d'indiscutable, d"évident. Quand vous aurez fini et que vous croirez l'avoir convaincu, le malheureux vous déclarera sans sourciller que<, néanmoins il comprend qu'il pourrait en être autrement.» A cela rien à faire, à moins que vous ayez du temps et du courage à perdre pour recommencer indéfiniment 1a même démonstration. L'intelligence humaine est un produit qui sort tout façonné d'un moule composé de trois grandes pièces: l'hérédité, l'édi.,cation, le milieu ; rien à faire ni à espérer si on ne peut commencer par modifier le moule. L'Esprit scientifique n'est point facile à définir; il est le résultat d'une culture intellectuelle spéciale, qui dépend bien moins du nombre des connaissances scientifiques, de l'érudition mème, que d'une bonne direction, d'une bonne méthode dans l'application de l'intelligence aux recherches scientifiques. li ne faudrait point, en effet, confondre un esprit scientifique avec un esprit savant. Nous avons eu, hélas ! plus d'une occasion de constater l'absence totale d'esprit scientifique chez de véritables savants, chez des érudits. Cela peut paraître paradoxal, et cependant cela est relativement facile à expliquer : un homme peut très bien. en effet, passer sa vie, s'illustrer même, dans un ordre de recherches, dites scientifiques, sans, pour cela, discipliner son esprit à la vraie méthode scientifique,sans _arriver à se pénétrer du déterminisme universel et surtout sans conserver le sentiment de la relativité absolue de ses connaissances et de ses ·propres découvertes. Sans insister sur le caractère souvent dogmatique et systématique des mathématiciens qui restent si facilement tout à fait étrangers à l'esprit scientifique tel que nous l'entendons, on nous accordera aisément qu'il ne suffit pas de se meubler la mémoire de noms techniques ni de faits pour acquérir ce degré de culture intellectuelle qui permet de se rendre compte du mécanisme de la connaissance humaine, de son domaine et de ses limites, de saisir les rapports et les analogies des choses et des phénomènes dans leur déterminisme naturel, au lieu de leur prêter une causalité aussi arbitraire que fantaisiste. L'esprit humain est naturellement porté â accepter la première explication venue et à tout simplifier : Aussi l'histoire est-elle pleine de ces explications enfantines qui ont parfois gouverné le monde et

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