REVUE DES LIVRES 509 qui inYcnta et appliqua le p1·emier, en l'an IV, le mot d'idéologie. Cc n'est que plus tard que vint le mot d'idéologue, que Napoléon devait décrier quand il traita les penseurs de son temps comme Robespierre a rait traité les encyclopédistes. Ce mot n'est pas encore dans la première édition du dictionnaire de Boiste, qui parut en l'an IX; il n'apparait que dans la réimpression du Dictionnail'e de l'Académie de germinal an X. Les idéologues ont des prédécesseurs : mais l'école idéologique ne se produisit que sous le Directoire. C'est donc par une réunion abusive des mots et de son plan· que M. Picavet a parlé d'une première génération d'idéologues, dont Condorcet est le chef. C'est aussi, à mon a\'is, un abus que de continuer l'école idéologique jusqu'à nos jours. Les idéologues, c'est Cabanis, c'.~:stDestutt de Tracy, ce sont leurs disciples immédiats. Au lieu que pour M. Pi caret, tous les philosophes qui lui semblent plus ou moins disciples du dix-huitième siècle sont des idéologues. C'est donc tout le mourement philosophique depuis 1789 que l'auteur est censé raconter. li s'expose, en ce cas, à la critique d'avoir paurrement résumé Condorcet et de n'avoir pas, en conclusion, mis en relief les travaux de Guyau, et !'Avenir de la Science, de Renan, en face des idéologues pris en bloc, ou de Condorcet pris à part. Le sous-titre du livre, Essai sw· l'histoù·e des icl<!eest des tluJ01·iescientifiques.philosophiques, 1·eligieuses, etc., en Fmncc depuis 1789, est encore plus ambitieux que le plan. Il n'y a presque rien, dans ce \'Olume. sur ces objets, notamment sur les théories religieuses, etje ne crois pas que l'histoire du culte de la Raison et de !'Etre suprême, pourtant si suggesti,·e, y soit même mentionnée. En réalité, ce n'est pas une histoire des idées que 1\1. Picavet a voulu faire, mais une histoire de la science des idées, et encore seulement une histoire de cette science à une certaine époque, alors qu'elle s'appelait idéologie. Que ne s'est-il borné à son nai sujet'? Le lecteur ne lui sait aucun gré de tant d'excursions et de digressions. Ces hors d'œurres n'inspirent aucune reconnaissance : ils fatiguent et encombrent, comme si la curiosité en était plus lassée que satisfaite. Il y a aussi, dans ce \'Olume, d'assez graves lapsus historiques, une abondance stérile de noms propres énumérés à la file, une accumulation de bouts de papiers et, à chaque instant, une autolnbliographie candide et sans fai;on. Les définitions utiles sont noyées clans ces détails un peu artificiellement juxtaposés. Il faut au lecteur trop d'efforts pour démêler, dans tant de notices, de notes et de notules l'essentiel de la rérité. L'auteur dit avoir travaillé dix ans: je me permettrai de lui dire qu'il lui a manqué ~ix jours de méditation solitaire, loin de ses fiches de travail. Voilà de bien sé\'ères critiques, et pourtant on aime ce livre mal composé et on s'y instruit. Le grand esprit de Cabanis y est justement remis en honneur. Et puis l'auteur a une antipathie qui me plait pour les anciens systèmes religieux, philosophiques et politiques. C'est un esprit libre et ouvert. li a une prédilection pour le dix-huitième siècle et la Révolution. Il ne croit pas qu'une opinion soit une morale parce qu'elle est antichrétienne, et il ose le dire. Ses conclusions sont dégagées de tout
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