390 LA REYUE SOCIALISTE hommes de foi. Je tiens au contraire ceux de ce temps-ci pour les. moins idéalistes des hommes. Et aussi, et surtout, ceux du passé. Relisez le cruel et réaliste Dante, et vous me comprendrez. Je suis né croyant et ambitieux. Il n'est peut-être pas inutile, à ce propos, de vous dire les rêves de mon enfance, pour que vous sentiez ce qu'il en reste dans l'homme actuel. Mai,; tenez compte. je vous prie, que l'enfant est un imitateur, le singe des êtres qui l'approchent. Pourtant, ce que je m'efforçais d'imiter, ce n'étaient ni les tics de mon père, ni les intonations de mon maître d'école. Mes imitations étaient purement cérébrales; A douze ans, après avoir lu Jlthalie, j'ai voulu faire une tragédie religieuse sur le grand schisme d'lsrael, et je crois bien l'avoir poussé jusqu'au second acte. Vingt ans avant dom Pedro, j'ai libéré les nègres du Brésil et fondé avec eux un grand empire noir sur l'Amazone; j'ai passé des après-midi à m'écraser le nez aux vitres et à me promener nu-tète au soleil pour ressembler à mes futurs sujets. Lors de la proclamation du dogme de l'infaillibilité, j'ai refusé l'absolution au confessionnal et rêvé d'une hérésie devant le petit autel installé dans un coin de ma chambre. Pendant l'occupation allemande, j'ai complété l'expulsion de l'étranger par une insurrection de galopins, et je suis allé à Luxembourg pour acheter des armes; j'en ai rapporté un cornet à bouquin. J'ai donc été Racine, Toussaint Louverture, Calvin et Guillaume Tell. Jeune plante avide de lumière, je poussais ma tige vers elle, tournant à son gré, jamais flétrie et toute vibrante encore, la 1iuit, de rayons absorbés. Si bien qu'aujourd'hui encore, et pour toujours, je suis aussi ambitieux qu'à dix ans. Mais mon ambition a grandi; au lieu de paitre le troupeau contemporain, j'explore et j'ensemence les plaines de l'avenir. Eh bien, oui, j'avoue. Pardonnez-moi ma petite comédie. que m'a inspirée la défiance de mes forces. Oui, la vérité la voici: Je suis et je veux être un éducateur, je veux travailler à faire l'âme de demain. Vous m'apportez la vôtre en toute confiance et dan5 toute sa sincérïté; je ne dois ni ruser, ni biaiser: J'accepte. Nous nous élèverons ensemble vers la vérité, et si dans l'essor je vous laisse échapper, ce ne sera pour vous que la fin d'une nouvelle expérience manquée; pour moi ce sera la fin de toute expérience. Vous m'offrez une pierre de touche ; je ne la pouvais espérer plus délicate et plus rare. Bien que nous soyons jumeaux par l'àge et un peu par l'esprit, vous acceptez ma direction parce que vous sentez que j'ai, de nous deux, le plus souffert. Eh bien, donc, à l'œuvre; abattons les broussailles qui entravent notre marche, la marche du siècle prochain ; desséchons les marais où va s'enfiévrer une jeunesse haletante, incapable,_ quand elle y a bu de s'éloigner de leurs bords empestés; ébranchons les chênes qui nous cachent l'iizur. En avant! ...
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