L' A)!E DE DE)lAlN' 301 Mais c'est yous qui allez vous moquer. Vit-on jamais un tel manque de tenue parmi ceux de notre génération ! L'âme d'au_jC'urd'hui a des manifestations plus discrètes, et voici que je hurle bataiUe comme un croisé. Vraiment, je ne suis pas dans le ton. Qi.1e voulez vous ! C'est la marque de mon origine. Vous ai-je dit que je suis un enfant du peuple, du petit peuple? L'un de mes aïeuls était concierge, l'autre paysan, et mon père, ouvrier. Le premier fit la guerre avec Napoléon, le dernier avec Bugeaud. Moi. j'ai été successivement: ouvrier, camelot, comédien, mendiant. saltimbanque, commis, démagogue, soldat, ouvrier encore, journaliste. ouvrier de nouveau. A présent, j'écris pour vivre, et j'évite a\'eC soin les écueils et les gouffres de ce dangereux métier. Comment j'ai pu passer par tout cela en n'y laissant que la santé de mon corps ? Par quoi j'ai été soutenu dans mon incessant élan vers le mieux mental et moral? Par un irrésistible besoin d'étre autre, d'étre plus que je n'étais; ouvritr, ·je ne cessais de travailier « de la tète >'; comédien. je rèvais à des drames qui me consolaient de la pauvreté de ceux que je jouais; mendiant, je restais fier ; commis, je lisais en cachette derrière le comptoir; soldat, je refusais les galons et j'attendais ma libération ; démagogue, j'aimais sincèrement le peuple et j'allais avec joie en prison étudier et rèver. Comme à tous les incultes. les chefs-d'œuvres ne me disaient rien d'abord: je m'efforçai de les admirer: je commençai par bailler, puis je compris, enfin j'eus des préférences; et il m'est arrivé, à moi aussi, de lire Baruch. Et maintenant, où en suis-je? J'ai tout lieu de me croire arrivé, puisque mon ambition est toute cérébrale; mais combien loin du but je me sens! L'ambition que j'ai de gouverner l'homme de demain, celui qui naitra quand je serai mort, doit-elle être satisfaite? Bah l si l'avenir n1'en donne le démenti, je n'en souffrirais pas du moins l'humiliation. Vous voyez donc que j'ai choisi la bonne part, puisqu'elle ne me serà pas enlevée de mon vivant. Et encore, qui sait! ... Voilà votre confesseur confessé. Et vous n'en savez guère plus de lui qu'il n'en sait de vous. C'est qu'il est extrèmement difficile de se faire connaitre d'un coup. Les machines compliquées qui exécutent les tâches supérieures ont mille rouages ; ces mille rouages se manifestent au fur et à mesure de la besogne qui leur est assignée. Besognons donc, et nous nous connaitrons. Laissez-moi ajouter un trait à l'esquisse que je vous envoie: Je crois à la science et je crois à l'idéal. La science me fait ce que je suis, et je. fais mon idéal ce qu'il est. Si j'étais Allemand, je vous dirais que la science m'est objective et l'idéal subjectif. Rentrons dans le confessionnal, et à votre tour. Je vais vous dire ce que vous avez oublié ou négligé de m'apprendre : Par vos ascen-
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