38G LA REYUE SOCIALISTE d'aïeux de qui je sors et dont je reproduis les gestes, et aussi le Fils, qui m'apporte par tous les pores de mon être sensible des contacts nouveaux. Mais, en moi, le Fils ne procède pas du Père, ou du moins je ne le sens pas. Tout ce que celui-ci me légua est combattu à mesure par tout ce que celui-là m'impose. Et l' Esprit, bien loin d'être le coordonnateur. ne me montre que sa face critique. Le chaos est en moi. Les physiologistes affirment que l'homme en santé ne se sent pas vivre et ne soupçonne pas même l'existence de ses organes. L'esprit qui voit ses propres opérations est donc souffrant aussi? Si je ne le croyais pas, je refuserais net de me prêter à votre expérience. Pour établir le diagnostic de mon mal, la maladie de tous ceux de ma génération que la pensée dévorante dérobe à l'action sentie ou crue inutile, il me faut vous dire encore ceci: je sens en moi, héritées du père, des survivances blessées que le Fils m'ordonne cruellement d'achever. Mais je ne puis obéir, car je sens aussi qu'en moi les choses du passé ne refusent point de faire place à celles du présent et mème de l'avenir. Ma pensée, en s'élargissant, ne les peut-elle contenir toutes! Fatigué de ce combat intérieur, j'ai cherché la paix dans la foi. Mais pour croire, il faut êtrè simple d'esprit et de cœur. Je sentais qu'une messe fervente m'eût rendu le repos. J'en cherchai le rafraichissement, à vingt reprises; tel un animal égaré revenant au logis de son ancien maitre et repartant chassé par des· serviteurs inconnus de lui. Mais quand le prêtre, élevant son geste qui fait courber les fronts. opérait le mystère de la transsubstantiation, malgré moi je songeais à la transformation des espèces, la formule de Darwin se substituait à la formule sacrée et je m'enfuyais en ricanant de douleur, ruminant idiotement ceci: L'hostie, sans cl,anger de forme. a changé de substance; l'être, sans changer de substance, change de forme éternellement. Ces tentatives aggravaient mon état. J'avais beau revenir de toute ardeur à la science pure, le combat recommençait aussitôt. Car si la science prétend à nous donner le comment des choses, elle ne nous en donne ni ne nous en promet le pourquoi. A l'extrême rigueur, on pourrait se résigner à passer, recevant et transmettant le flambeau symbolique des fètes religieuses d'Athènes; mais ignorer pourquoi on le reçoit et pourquoi on le transmet, penser qu'on peut l'ignorer toujours, c'est là un sujet de profonde tristesse, d'amer désespoir. Tous 1es fruits du jardin d'Eden me sont poison, s'il m'est interdit de goûter celui que je préfère, celui que j'ignore. J'accepte de mourir tout entier, si telle est la loi, mais je veux savoir à quelles fins ... - lmbkile, me dit le siècle savant et positif. Vis, jouis. du bien qui t'échoit, évite le m1l ou bien accommode-t-en au mieux, et ne t'inquiète pas du reste, qui peut-ètre n'existe pas. - Imbécile toi-même! Comment pourras-tu te cond-iire, quelle sera
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