La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

286 LA REVUE SOCIALISTE Rien de plus faux que ce double point de vue. Et d'abord, le progrès est une conception humaine. L'homme a un but, - le bien-être idéal, - le plus de jouissance avec le moins de lutte possible. Il fait tout converger vers ce but, et chacun de ses pas en avant dans cette voie est un progrès. Que l'on retourne tant que l'on voudra l'idée de progrès: ce n'est pas autre chose (1). En second lieu, Darwin lui-même a eu bien soin de faire remarquer que « la sélection naturelle n'implique aucune loi nécessaire et universelle de développement et de progrès. » ( 2). La raison en est facile à saisir. Si la lutte pour l'existence éliminait toujours les plus faibles, les plus imparfaits, ne laissant subsister que les plus forts, les mieux armés, il y aurait effectivement tendance au progrès. Mais il n'en va pas ainsi. La nature laisse les éléments s'entre-choquer sans but, et de ce choc résultent tantôt de merveilleuses créations, tantôt des amas de ru111es. Ce n'est ni la force, ni la perfection qui décident de la supériorité des êtres. Les circonstances vitales sont si variées et si variables, leur succession est si peu soumise à une loi régulière et surtout logique, que les êtres persistent ou succombent en dehors de toutes lois de progres. li suffirait d'une inondation insignifiante pour anéantir à jamais une fourmilière où se seraient développés les instincts les plus parfaits. Au contraire, la race grossière, stupide et inféconde des hannetons s'est développée outre mesure, par suite d'une variation des conditions vitales (3). Ce que nous appelons la marc/Jede la 11ature est loin d'obéir à une impulsion unique. C'est un enchevêtrement d'activités qui, tout en obéissant à leur tendance, en atteignent rarement le but d'une manière complète, parce qu'elles contrarient mutuellement leur marche directe. La marche de l'ensemble est donc la résultante d'une énorme quantité de composantes, et elle se trouve soumise par conséquent à des fluctuations infinies. Voilà le milieu où nous naissons. comme tous les ètres, et où nous cherchons notre voie, en restant à la merci des événements, non sans arrêts, sans rétrogradations. On a vu des civilisations raffinées (1) Ch. Ernest Gilon : La Lutte pour le Bien-Etre, 1 volume in-12 de 36o pages, 3 fr. 50. (Librairie Universelle, 41, rue de Seine, Paris). (2) Origi11cdes Espèces, ch. IV, section 16. (3) Paul Combes: Monograpbiedu Hanneton, 1 vol. in-12, à o,6o.

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