La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

282 LA REVUE SOCIALISTE de deux ou plusieurs races distinctes, quoique leur réunion originelle repose sur la viole_nce. Les fourmis sanguines et les polyergues attaquent sans cesse les colonies de fourmis mineuses et de noires cendrées, pour leur ravir les larves et les nymphes de neutres qu'elles emportent dans leur demeure. Les prisonnières écloses chez leurs raviss(;!urs, n'ayant jamais connu d'autre genre de vie, s'adaptent à ces conditions d'existence, s'emploient aux travaux sociaux, soignent et nourrissent la progéniture des sanguines et des polyergues. Ce ne sont pas des esclaves, comme les ont dénommées à tort Darwin et sir John Lubbock. Le nom d'esclavage, appliqué au régime des fourmilières mixtes, est absolument vide de sens. Si l'association repose à l'origine sur la violence et l'enlèvement, rien n'a jamais laissé soupçonner qu'il y eût là autre chose qu'une agglomération d'individus réunis par des intérèts spéciaux. Une fourmilière mixte est une société artificielle, un groupement d'individus appartenant à des espèces très-différentes et qui vivent ensemble, concertant vers un but commun leurs qualités diverses et leurs efforts individuels. Chaque fourmilière mixte a, comme une nation humaine, son histoire locale, expliquée par les circonstances du dehors, les conditions de voisinage et de frontière. Chacune n'a de commun avec les autres que le principe de son organisation. Les polyergues ont pour auxiliaires, tantôt la noire cendrée et tantôt lamineuse, celle qui est à leur portée, quelquefois les deux ensemble, ou bien la polyergue et la sanguine vivent dans la même demeure avec une ou deux espèces d'auxiliaires. L'origine des nations est donc due fondamentalement à une communauté d'intérêts, dont les guerres ne sont que des accidents temporaires.« Les nations, a fort bien dit Buchez, sont créées par la tendance d'une population vers un but commun.}> Elles sont donc dues plutôt à l'ensemble des circonstances sociales qu'à une origine commune,elles sont plutôt géographiques qu'ethniques. L'intérèt, qui divise des familles, peut à plus forte raison diviser des peuples de même race. li réunit, 2u contraire, d'autres peuples de races différentes. Une fois ce mouvement commencé, il ne fait qu'accroître, dans le cours des siècles, le besoin constant de fusionner, d'agglomérer en corps de plus en plus considérables, les éléments encore distincts dont les intérêts sont devenus communs. C'est le passage de la phase des petites nations à la phase des grandes nations, cinquième phase de l'évolution sociale. Ce besoin impérieux s'est affirmé surtout dans le cours du siècle actuel sous le nom bien impropre de principe des nationalités. Mais peu importe le nom adopté, le fait reste. André Cochut a écrit à ce propos : « Quand un

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