LE NATURALISME ET LE SYMBOLISME AU THÉATRE 245 Voilà le vrai drame moderne, le drame de la misère; il surpasse en horreur la Tragédie antique. Nos passions mesquines paraissent jeux d'enfants eu pré$ence de cette formidable pesée que les dirigeants exercent sur la classe des parias. L'Enfer du Dante peut seul donner l'impression de ces lamentables mineurs, qui, des profondeurs souterraines, tendent en haut leurs bras ! Morts, ensevelis vivants, ils aspirent au soleil, à la vie, à la lumière, aux joies que la nature libérale offre à tous ses enfants. Mais la classe dirigeante a inscrit sur cet enfer des pan vres ces paroles de désespérance : « Vot che intrate, _lasciate ogni speranza ! » Blanche, grasse, souriante et bénigne, cachant, sous sa robe lustrée, des griffes aiguës, la bourgeoisie, comme certaines chattes voluptueuses; cherche sans cesse la chaleur et le bienêtre. Elle s'étend infàme et douce, sur la poitrine des petits et des faibles, pour aspirer leur souffle, et faire litière de leur chair pal pitan te. Grtselidis, qui tient en ce moment l'affiche des J,rançais, est l'histoire d'une belle et honneste dame, modèle de fidélité conjugale; qui eut l'heur d'être chantée par le doux Pétrarque et l'amoureux Boccace. C'était une bien chaste et bien douce femme, que Griselda ; livrée toute vive au diable par ·son rncripant de mari, elle se retira des griffes du malin par la force de son immaculée vertu. Je me figure que nos grand'mères n'auraient pas eu la patience de ce beau lys de pureté, et qu'elles auraient posé sur le front de .M. Griselidis de jolies petites cornes qu'il n'aurait pas volées. Mais les temps sont chàngés I et à l'heure qu'il est, les Griselidis sont évidemment fort nombreuses. Néanmoins les femmes qui prennent Griselidis pour modèle sont-elles dans le vrai'! Quand un mari disparait pendant plusieurs années pour aller en terre sainte ou ailleurs l la moralité, la vertu transcendante, consiste-t-elle ponr sa femme à supprimer, par abstention, une nombreuse progéniture? En un mot, madame Griselidis 11'a-telle pas manqué à la vertu procréatrice, la vertu sociale par excellence, en ne dotant pas sa patrie d'une douzaine de petits diables roses ..... tous fils de Coquelin Cadet? (Cadet fait le diable dans Grtselidis). Grtselidis est personnifiée par Bartet. Elle dit les beaux vers libres d'Armand Sylvestre, avec un art parfait, une douceur pénétrante. Dans ce mystère, véritable reconstitution d'un autre -âge, la madone, la vierge miraculeuse n'a pas été oubliée par les auteurs. Elle ne sort pas de chez Grévin ou des environs de la place St-Sulpice: elle existe en chair et en os. Et voilà le
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