La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

DE L'ESPRIT NOUVEAu ET DE LA ~&rnoDE SCIENTIFIQUE 183 Tels les calculs et les équations d'un mathématicien pour la construction d'un pont sur le roc inébranlable : transportez le même pont sur la vase et le sable mouvant: vous le verrez s'effondrer comme un pont de cartes. La métaphysique élève l'édifice de nos connaissances en bàtissant sur le roc absolu comme fondation, !'Expérience nous y montre le sable mouvant. Mais, de même que les ingénieurs arrivent à jeter des ponts solides sur la vase et le sable mouvant, de même la méthode expérimentale nous permet d'édifier solidement la science sur le sable mouvant de notre concience. Pour cela. il suffit de chercher le fond ou de prendre une base suffisamment large : analyser les faits de notre conscience qui sont des généralisations et des abstractions ; remonter le cours de leur formation jusqu'à la sensation première, retrouver toujours le même procédé de perception, l'uniformité constante des accumulations de sensations entraînant le même retlexe dans la conscience sous la forme d'une idée ; atteindre ainsi nos idées les plus générales, les plus abstraites, voilà ·le seul moyen légitime, naturel d'arriver à comprendre les lois et le mécanisme de notre entendement et d'atteindre la certitude scientifique dans le domaine des sciences mentales, morales et sociales. Le raisonnement expérimental appliqué aux sciences morales ne peut avoir la rigueur logique du raisonnement abstrait des sciences mathématiques: la complexité des rapports et des causes, l'impossibilité d'établir des principes fixes, la nécessité de se contenter d'expressions imparfaites, de s'appuyer sur des moyennes mobiles, rend impraticable la démonstration adéquate, l'argumentation purement logique ; il faut se contenter de donner des aperçus, d'ouvrir des horizons, en évitant de « se confier aux formules et de les combiner indéfiniment comme on faisait dam la vieille scolastique » (RENAN). « La science ne formule point ses résultats comme la théologie « dogmatique ; elle ne compte pas ses propositions, elle n'arrête pas << à un chiffre donné ses articles de foi. Les vérités acquises ne 5.ont « pas· de lourds théorèmes qui ·viennent poser à plein devant les « esprits les plus grossiers. Ce sont de délicats aperçus, des vues fugi- « tives et indéfinissables, des manières de cadrer sa pensée plutôt « que des données positives, des façons d'envisager les choses; une « culture de finesse et de délicatesse plutôt qu'un dogmatisme posi- « tif. Mais au fond telle est la véritable forme des vérités morales : « c'est les fausser que de leur appliquer ces moules inflexibles des « sciences mathématiques qui ne conviennent qu'à des vérités d'un « autre ordre, acquises par d'autres procédés. « Le sentiment des lois psychologiques doit exercer une influence « prépondérante sur le tour de la pensée et sur le langage habituel. « La vue saine des choses, laquelle ne résulte pas d'un argument, « mais de toute une culture critique, de toute la direction intellectuelle,

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