La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

182 L.\ I{EVUE SOCIA1.ISTE jectif qui nous est le plus directement et le plus facilement connaissable est précisément celui qui nous est encore le plus mal interprété. C'est· surtout en sciences morales que l'esprit philosophique rendra de grands services à la découverte des lois de notre nature morale, en nous montrant des analogies, des relations de phénomènes qui échappent à l'observation quotidienne, uniquement par suite de notre routine à considérer tous les phénomènes de cet ordre comme appartenant à une classe à part dans l'univers. C'est le raisonnement scientifique qui sera utile pour établir des démonstrations des faits les uns par les autres, des confirmations d'idées par les faits ou par d'autres idées. Le raisonnement scientifique diffère par sa méthode du raisonnement métaphysique, en ce que au lieu de s'appuyer sur l'absolu, il procède surtout par analyse et comparaison : les analogies lui constituent des points d'appui et des preuves, dès qu'elles consistent en des connexions de faits déjà démontrés par !'Expérience. L'aboutissant commun de l'analyse de toutes nos connaissances dans la sensation et l'indifférenciation ultimes est encore une preuve a tergo de l'origine et de !'Evolution sensorielle, organique de toute notre connaissance. Ceci amène à la question capitale du Critérium de la Certitude Scientifique. Déclarer, en effet, que tout nous vient de !"Expérience, c'est implicitement reconnaître non-seulement la Relativité de notre connaissance, mais aussi son angine dans l'illusion ou l'apparence. Ça été là un argument favori des sceptiques et des métaphysiciens. Littré luimême a cru devoir rechercher si notre connaissance du monde extérieur était de première ou de deuxième certitude ! C'est du paralogisme et c'est en même temps retomber dans la métaphysique. C'est, au fond, considérer la certitude comme une chose réelle, c'est en faire une entité, tandis qu'elle n'est qu'un état de conscience, qu'une impression, et, dans l'espèce, que le sentiment d'une relation, d'un rapport dont nous ne jugeons la valeur que par comparaison : celui que !'Expérience nous démontre le plus constant nous apparaît nécessairement comme le plus certain, et celui qui ne nous parait pas pouvoir être senti ni conçu autrement nous apparaît comme d'une certitude absolue. D'où il est facile de prévoir que notre certitude doit être d'autant plus facile et plus sure que la relation vise des rapports plus simples et mieux déterminés : telles sont les vérités mathématiques qui n'envisagent qu'un ordre de rapports, ceux du 110111bre. Elle est en même temps l'explication et l'origine du succès des spéculations métaphysiques qui, se_ plaçant en àehors des choses, considèrent abstractivement et arbitrairement les rapports simples absolus et aboutissent à des conclusions logiques, vraies dans le sens abstrait, mais irréelles et fausses, ne reposant sur rien que sur une erreur, malgré toute leur apparence de solidité et l'enchaînement logique de leurs arguments.

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==