La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

LA LÉGENDE DE VICTOR HUGO 169 Il serait oiseux de discuter, si dans un avenir prochain les œuvres de Victor Hugo vivront dans la mémoire des hommes, comme celles de Molière et de Lafontaine en France ; de Heine et de Gœthe, en Allemagne; de Shakespeare en Angleterre; de Cervantès, en Espagne; ou bien si elles dormiront d'un sommeil profond à côté des poèmes de Cavalier Marin, feuilletées avec lassitude, seulement par quelques érudits étudiant les origines de la littérature classique. Cependant les lettrés du XVIIe siècle annonçaient que rAdone effacerait à jamais le Roland furieux, la Divine Comeclie et l' Illiade et des foules en délire promenaient des bannières, où l'on proclamait que l'illustre Marin était<< l'àme de la poésie, l'esprit des lyres, la règle des poètes ... le miracle des génies ... celuî dont la plume glorieuse donne au poëme sa vraie valeur, aux discours ses couleurs naturelles, au vers son harmonie véritable, ù la prose son artifice parfait .. ; admiré des docteurs, honorJ des rois, objet des acclamation·s du monde, célébré par l'envie elle-même, etc., etc.,)) Shakespeare mourait oublié de son siècle. Parfois les générations fn tu res ne ratifient pas les jugements des contemporains. Mais la critique historique qui n'admire, ni nfi blAme, mais essaye de tout expliquer, adopte l'axiome populaire, - il n'y a pas de fumée sans feu ; - elle pense que l'écrivain acclamé par ses contemporains, n'a conquis leurs app_laudissements que parce qu'il a su flatter leur~ goûts et leurs passions, et exprimer leurs pensées et leurs sentiments dans la langue qu'ils pouvaient comprendre. Tout écrivain que consacre l'engouement du public, quels que soient ses mérites et démérites littéraires, 'acquiert par ce seul fait une haute valeur historique et devien't ce qne Emerson nommait un type representati(d'une classe, d'une époque.- Il s'agit de rechercher comment""'Hugo parvint à conquérir l'admiration de la Bourgeoisie. • La Bourgeoisie, souveraine maitresse du pouvoir social, voulut avoir une littérature qui reproduisît ses idées et ses sentiments et parlàt la langue qu'elle aimait: la littérature classique élaborée pour plaire à l'aristocratie, ne pouvait lui convenir. Quand on étudiera le romantisme d'une manière critique, les étu,des faites jusqu'ici n'ayant été que des exercices de rhétorique, où l'on s'occupait de louer ou de dénigrer, au lien d'analy-ser et de comparer; on verra combien exactement les écrivains romantiques satisfaisaient, par la fdrme et le fçrnd, les exigences de la bourgeoisie: bien que beaucoup d'entre ·el'lx n'aient pas soupçonné le rôle qu'ils remplissaièrit avec tant de conscience.

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