La Revue socialiste - 1891 - Tome XIII - vol 01

REVUE DES LIVRES 'J77 " Incidemment, aujourd'hui, j'expérlie quelques Espagnols dont les silhouettes affiigeaienl l'horizon de mon beau rè\"e. « Demain ou après-demain, je m'occuperai à nou,·eau de quelques Français que je n'ai pas oubliés et, comme dit le prorcrbe, a chaque chien aura son jour •· i\l. Léon Bloy est un catholique ardent et un monarchiste passionn6; à cc titre, il est certes de nos adrnrsaires, mais sa sincérité, sa loyauté, sa bravoure, son amour de la Yérité, le rendent à nos yeux plus qu'estimable. li appartient à cette aristocratie iolellcctuclle qui, en dehors de toutes tendances politiques ou religieuses, a surtout la passion de l'art, du beau, qui est forcément le bien. Et cette passion le rend absolument indépendant, lui permet de ne pas s'inféoder aux mesquines coteries, et de fustiger àprcmcnt, même ceux de son parti dont l'idéal demeure Yulgaire et Yil. Le duc de Ycragua, descendant de Christophe Colomb, héritier de tous ses titres, en saura quelque chose, car i\l. Léon Bloy lui a mué une belle haine, à cet ·hidalgo, qui ne rêve qu'élevagcs de taureaux, et qui ne souhaite que l'amour des picadors. Incidemment i\I. Léon Bloy déYcloppc à nouveau la thèse d'un de ses IiHes précédents, le Récélateur du Globe, où il a tenté d'établir quo Christophe Colomb est un saint, Il croit, en effet, quo c'est grâce à Dieu, par suite d'une céleste illumination, que le Génois Colomb a décou,·ert l'Amérique. A l'appui, il rappelle que la plus grande autorité cosmographique du xv• siècle, Paul Toscanelli, professait alors la plus capitale des erreurs, à savoir que la mer couvro seulement la septième partie do la terre. El, ajoute i\l. Léon 13loy, d'après Roselly de Lorgues, un autre historien de Colomb, Victor Hugo a eu parfaitement raison de dire: • Si Christophe Colomb avait été bon cosmographe, il n'aurait jamais découvert le nouveau monde. » La preuve n'est pas concluante; malgré toute l'éloquence de i\T. Léon Bloy, nous avons peine à croire à une mission divine, A cc compte, le premier Norvégien qui, au 1x• siècle, partait de l'Irlande pour découvrir le Groenland, et notre Jean rousin qui, en 1488, quatre ans avant le ,·oyago de Colomb, parait avoir découveri le Brésil, mériteraient la canonisation. La plupart des navigateurs de cc temps n'ont été que de hardis et aventureux capitaines, que dominaient surtout l'esprit de lucre et l'instinct commercial. Nous Youlons bien croire que Colomb soit une exception, mais son mysticisme et ses croyances rcligicu~es, que ~l. Léon Bloy rappelle complaisamment, étaient bien réellement aussi dans lo goût de l'époque. Et quant au bonheur que la décourcrte a pu apporter aux Américains, c'està-dire la parole du Christ, il est probable que les indigènes du nouveau continent s'en seraient très bien passés. i\l. Léon Bloy, comme nous, condamne les milliers de bourreaux catholiques qui se sont rués à la conquête des GrandesIndes, « qui ont remplacé la Paternité par !'Ergastule •· La civilisation mexicaine, ceci prouvé par d'indéniables documents, était certes de beaucoup supérieure à celle des Espagnols, et contre les fanatiques qui ruinèrent les mœurs patriarcales des peuples américams, torturèrent des hommes inoffensifs, il ne s'est élevé qu'une seule voix, celle de Barthélemy Las Cases. Si l'Église canonisait Colomb, qui a été sa victime, elle condamnerait les piraies du xv• siècle, moines et jésuites, qui mirent à sac l'Amérique, sous prétexte de propagande religieuse; elle aura soin de ne pas le faire. La mémoire de Colomb sera autrement honorée par l'admiration des peuples, qui verront en lui, non un saint, mais ce qui est mieux, un apôtre de civilisation martyr du fanatisme religieux. Et si la conduite indigne d'un bàtard comme le duc de Veragua pouvait ternir le renom de Colomb, la noble et fière protestation de M. Léon Bloy suffirait à lui redonner tout son lustre.

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