La Revue socialiste - 1891 - Tome XIII - vol 01

REVUE DES LIVRES 373 Laissons de côté la longue apologie que "I. Jannet nous fait de Le Play, et passons à ses arguments. C'est, selon lui, sur la religion et la famille quïl faut asseoir la réforme sociale; la religion est la grande inspiratrice de la charité, non pas de la charité bornée à )"aumône, mais instigatrice de réformes, d'<ruHes collecti,·es, d"associations fraternelles, de syndicats, de corporations, etc., etc. Cependant M. Jannct ne laisse pas tout à son inihati,·c, il concède que l'l~tat a aussi un rôle à remplir et qu'il ne faut pas tomber clans l'errcur des économistes anglais pour qui il n'est qu'une nui•ance. « L'faat a une mission plus haute: il est, selon la parole de saint Paul, le ministre de Dieu pour le bien. " Ce n'est là qu'une phrase, et l'État, tel que le conçoit M. Claudio Jannet, ne serait-il pas plütôt le Yeilleur de nuit dont s'est si spirituellement moqué Lassalle? En effet, ie conférencier bien pensant s'élè,·e vi,·ement contre ce qu'on appelle le socialisme chrétien, deux mols qui, selon lui, hurlént de se rnir ensemble; car, pour "I. Claudio Jan net, le socialisme c'est la bête de l'Apocalypse, rien de moins. Écoutez plutôt : a Le socialisme s'annonce pour être clans l'ère qui s'ouvre la forme de l'antichristianisme; les luttes que la société chrétienne aura à soutenir contre lui seront égales à celles de l'arianisme et du manichéisme. Le temps des socialistes imaginatifs n'est plus. Le socialisme moderne prétend être scientifique, et il s'est solidarisé pratiquement avec le matérialisme dont il découle logiquement. Il emprunte à l'éYolutionnismc et à l'hegelianisme leurs fausses données : l'homme ne YiYant que pour l"espèce, l'ttat devenant le Dieu de l'humanité et lui fournissant cette moralité conventionnelle, cet idéal fugitif et purement subjectif compatible avec le caractère éphémcrc d'une Yie humaine. Voilà les idées qui sont au fond du sociali~me scientijlquc, de celui qui mcne le socialisme de la rue. Si la démocratie devait, par le jeu du suffrage universel, aboutir au triomphe légal du socialisme, au lieu d'être la forme politique supérieure de l'égalité et de la liberté ci,·ile, elle serait le plus monstrueux despotisme qu"ai~ jamais connu l'histoire; cc serait le chàtiment, de l'apostasie du christianisme qui a pour base la responsabilité de l'individu et qui a introduit dans le monde l'idée du respect de son droit, si faible qu'il fût matériellement en présence des sommes des forces et du nombre. » N'y a-t-il pas là de quoi faire dresser les cheveux? Cependant, rassuronsnous, M. Jann.et nous promet que ces sombres pré,·isions ne se réaliseront pas. JI explique que de temps à autre, des engouements presque uni\'ersels se produisent ainsi chez les peuples, mais que ces derniers re"\"iennentvite à l'appel de la raison, et qu'enfin l'école de i\l. Le Play est là pour sauver la société. Seulement, par quels moyens, c'est ce quïl ne nous dit pas, au moins clans cette conférence. Tout ce que nous avons pu retirer de sa longue argumentation, c'est-et nous lui en donnons acte- que 1\1. Jaunet est un apôtre ardent de la paix universelle. • La paix! Voilà le grand remède aux souffrances des peuples modernes! Seuls, les hommes de science peuvent se rendre compte à quel point la guerre, le militarisme, les impôts excessifs et les emprunts d"État troublent l"ordre économique naturel. ;\Jais le peuple le sait d'instinct, et ce qui fait la popularité du socialisme, c'est que le socialisme promet la paix. C'est fort bien. Mais, en ce cas, le socialisme n'est pas si noir, car il promet la paix, et il peut seul la garantir. » Nous ne dirions pas la même chose de l'école de M. Le Play. La base de la paix, c'est la fraternité des peuples, politiquement libres et économiquement affranchis, et cette école ne laisse aucune liberté, Pas de liberté civile, puisque

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