La Revue socialiste - 1891 - Tome XIII - vol 01

iïO LA HE\TE SOCIALISTE La fête se termina par cette illumination du préau rectangulaire de ]'immense prison. Je trouYCtrès profondément tri te et très touchant, cet elîort tenté par trois cents détenus pour célebrer, dans l'isolement et la tristesse d'une prison russe, Je centième anniversaire de la naissance d'un peuple libre. Si l'on compare aux bannières, aux feux d'artifice, à la musique martiale, au brillant apparat de la liberté triomphante à Philadelphie, les drapeaux grossier:s suspendus aux fenêtres des cellules, les hurrahs étoulîés des uns, les chants patriotiques des autres, transmis par les conduits des cabinets et les misérables bouts de chandelle illuminant le préau silencieux d'une prison de Pétersbourg, cette manifestation peut sembler bien pauvre et peu intéressante. :'.\fais,à un autre point de vue, la célébration, dans une maison de détention de la capi!ale russe, du centenaire de la République américaine, c'est là un événement presque aussi important et presc1ue aussi émournnt que la splendide démonstration de Philadelphie. Il ne faut pas juger ces choses au point de vue scénique, il faut aussi tenir compte des conditions dans lesquelles se meut l'activité humaine et du but. Quand :'.\Iarie-l\ladeleinc oignait les pieds du Seigneur, en signe de dérntion et d'amour, elle faisait une chose très simple, presque triviale. Et cependant le Christ dit : « Elle a fait cc qu'il était en son pouvoir de faire. >>Quand les révolutionnaires russes arborèrent leurs grossiers drapeaux à leurs cellules et allumèrent leurs bouts de chandelle, pour attester de ieur dévouement à la liberté et de leur sympathie pour un peuple plus libre et plus heureux, ils firent, eux aussi, une chose très simple, presque triviale, mais enfin la seule qu'il fût « en leur pouvoit· de faire>>. Plusieurs d'entre eux étaient affaiblis par la maladie et l'emprisonnement; plusieurs arrivaient à peine des casemates silencieuses de Pierre et Paul, où ils avaient perdu même la notion des jours et des mois; plusieurs vivaient dans l'attente des souffrances encore inconnues de l'exil en Sibérie; plusieurs avaient déjà sur leur tête l'ombre sanglante de l'échafaud ; mai:s dans leur solitude et leur douleur, ils n'oubliaient pas le centenaire du 4 juillet. Le peu qu'ils pouvaient faire pour manifester leur attachement à la cause de la liberté et leur sympathie pour l'émancipation politique d'un grand peuple: ils le firent courageusement, et l'esprit dont ils étaient animés transfigura leur pauvre manifestation aux haillons ti·icolores, et en fit une chose beaucoup plus importante et significative, dans l'histoire du monde, que le pompeux cérémonial du couronnement d'un Tsar. Pierre BERTRAND.

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