La Revue socialiste - 1891 - Tome XIII - vol 01

fü8 LA REVUE SOCIALISTE aans Lasalle et de l'apparente indifférence ave~ la~uelle les ~risonniers se regardaient mutuellement. Ils par~1ssa1ent tous ~tre étran,,.ers les uns aux autres, bien qu'en réalité ils fussent éfr01t~- mcnt ~mis par d'anciennes amitiés et de récentes épreuYes. Et tandis qu'ils se dévisageaient et notaient les cha'.1gements qu~ le temps et la soufîrancc avaient apportés à leur t\trc, ils ne parvenaient à garder leur air composé que grâce à d'héroïques efforts. A l'un des c~tés de Ja table était assis un de nos vieux camarades dont nous n'av1◊ns pas entendu parler depuis des a_nnées, et que nous ?ensions ~ous mort. Vis-à-vis se trouvaient un Jeune homme et sa fiancée qui ne s'étaient pas vus depuis cinq ans, et qui, là, sous les yeux des gendarnws, n'osaient même pas se parler. Près d'eux, une pâle et et maigre jeune femme, d'environ vingt-sept ans, tenait dans ses bras un enfant maladif, né dans une casemate de la forteresse, et regardait avec angoisse, chaque fois que la porte s'ouvrait, si son mari n'était pas, lui aussi, du nombre de ceux qui partaient. Nous savions presque tous que son mari était mort, mais personne n'osait lui dire qu'elle attendait en vain. Rien de plus dramatique que le spectacle que présentait cette salle obscure, lorsque, vers quatre heures et demie du matin, les derniers prisonniers furent introduits. Le silence étrange, presque surnaturel de tout ce monde, le contraste entre les uniformes bleu et argent des gendarmes et les grossières capotes grises, les chaines et les fers des prisonniers, les chuchotements des policiers et l'apparente indifîérencc des forçats aux têtes à moitié rasées, eussent fortement ému le spectateur le plus cuirassé. Mais pour quiconque aurait pu saisir entièrement le sens tragique de cette situation et voir, avec les yeux de l'espnt, les chaudes larmes de haine, d'angoisse, <l'amour et de pitié que dissimulaient ces longues capotes grises, combien ce spectacle eût été plus tcrrible,-plus déchirant. A cinq heures du matin, on nous fit conduire, dans des voitures fermées, à la gare du chemin de fer qui va de Saint-Pétersbourg à Moscou, où nous montâmes dans des vagons spéciaux aux portières grillées. Ce fut ainsi que commença notre voyage, si long et si accidenté. Le voudrais-je, je ne pourrais vous décrire les scènes dont je fus témoin dans le train, quand les gendarmes nous déli- ' vrèrent enfin de leur présence, quand nous eûmes la liberté de pleurer ot de nous embrasser, de nous raconter nos douloureuses histoires. Au fond, elles se ressemblaient toutes, au moins par la souffrance. Nous causàmes toute la journée, et nous aurions, sans doute, causé toute la nuit, si les nerfs surmenés des plus faibles d'entre nous ne les eussent pas trahis par suite de tant d'émotions et de sensations nouvelles. Pout' un prisonnier qui avait vécu des années dans la solitude et le silence d'une casemate, le bruit du

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