L\ CRISE RÉVOLUTIO:--J;-;AIRE N RUSSŒ i51 bliéc. Je souITrais surtout de la terreur de devenir fou; et cette appréhension était encore accrue par cc fait que deux ou trois de mes camarades, dans des cellules du même corridor, étaient fous déjà, ou sujets tout au moins à des hallucinations. 'ouYent, la nuit, j'étais éveillé - et combien impressionné! - pa1· leurs sanglot· hystériques, par les cris qu'ils poussaient pour qu'on Ylnt les délivrer de l'être ou de la chose dont ils avaient peur, par leur colère et leur résistance lorsque, dans les cas de délire Yiolent, les gendarmes les arrachaient à leur lit. L'impossibilité où j'étais de voir cc qui se passait dans les cellules d'où sortaient ces hurlements et ces plaintes surexcitait mon imagination au point <{UCje finissai,; par être moimême presque aussi malade qu'eux. A plm,icurs 1·<•prises,me sentant tout près de perd1·c à jamais la faculté de rai ·onner, je fis appeler le médecin de la forteresse. ;\lais celui-ci se contentait de me donner une petite dose de bromure de pota-,sium, et se retirait en me conseillant de ne pas m'énerver ain..;i, car il ne s'était passé rien de grave; il m'expliquait que deux ou tl'oi,; prisonniers étaient atteints de défüe, et qu'il n'y avait pas là :,uj<'t à m'alarmer. « La forteresse n'ayant pas <l'hôpital, les malades et les fous étaient soignés dans leur cellule. Il était très rare <1u'onles transportàt dans une maison de santé. On ne le faisait que s'il,; étaient manifestement incurables ou trop diffkilcs à ganter. L'eITct du silence constant, de la solitude et du manque absolu d'occupation intellectuelle devenait plus douloureux encore par suite de l'insuffisance de la nourriture et du défaut d'exercice. Les pré,·enus, pendant c1u'ils attendent lcu1· procès dans le bastion de Troubetzkoï, pem·cnt arni1· de l'argent déposé entre les mains du « smatritel », et se procurer avec cela, soit du pain blanc, soit de:, légumes, soit du thé ou du sucre; mais, nous autres, les condamnés, nous étions contraints de vivre avec du pain de seigle noir, une soupe souvent immangeable, tant la qualité de la viande était inférieure, et un peu d'orge bouillie dans de la graisse, et servie sans aucun assaisonnement, parfois même à inoitié crue. Cette nourriture, l'humidité, l'atmosphère lourde de la casemate et le défaut d'exercice ne tardaient pas à causer des troubles digestifs, bientôt suivis par des symptômes de scorbut. « :\1'" 0 Lebcdeva, qui était dans la « section de servitude pénale » comme moi, eut une attaque si violente de scorbut que ses dents s'ébranlèrent toutes, et que ses gencives gonflèrent d'une façon eITrayante. Elle ne pouvait plus màcher le pain de la prison sans le tremper d'abord dans de l'eau chaude. Le scorbut, même lorsqu'il n'est pas encore grave, accroit naturellement la dépression morale du malade, et ne tarde pas à la rendre intolérable. « Je n'ai jamais pensé sérieusement au suicide, - il m'a toujours
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