La Revue socialiste - 1891 - Tome XIII - vol 01

1;;0 L.\ nEVUE SOCIALl!::>TE XXVI 1. \ \"JE D.\XS J..\ « :-E('TIOX DE SER\TfCDE pJ'.;:-ULE ». JI n'est pas nécessaire d'insister sur la di/Térence que ce règ_lemcnt établit entre la Yie des condamnés et celle des prévenus, bien que les uns et les autres soient so~vent empriso~nés ~an~ la mê11;1e forteresse. Pour les prévenus subsiste touJours 1espoir d un proces et d'une libération prochaine; les condamnés n'ont, eux, que la perspecti,·e de leur dépérissement physique et moral clans la noire solitude d'une casemate profonde; et enfin la mort, la folie, dans les mines du Trans-Baïkal. « Vous ne pouvez imaginer, monsieur E:ennan, me disait, en Sibérie, un réYolutionnaire exilé, les souffrances que comporte une détention prolongée dans une casemate de la forteresse. La mienne était quelquefois très froide, généralement humide et continuellement sombre. Pendant des jours et des jours, des semaines et des mois, j'ai vécu dan,; cette solitude et dans cc silence, interrompu seulement par les cloches mélancoliques de la chapelle qui sonnaient lentement les quarts d'heure, et qui me semblaient, à moi, articuler les mots : « Tu es ici, tu y resteras. » Je n'avais absolument rien à faire; je n'aYais que la ressource d'arpenter ma cellule d'un coin à l'autre et de réfléchir. Je passais parfois des heures à me parler tout bas, et je me répétais tout cc que je saYais encore de belle littératmc. Pui;; je composais aussi des discours qui senticnt censés débités dans des circonstances imaginaires. Mais bientôt je n'eus même plus assez d'énergie pour continuer ces distractions insuffisantes, et je pris l'habitude de rester assis pendant des heures dans une telle stupeur que je perdais absolument la conscience de ma situation. Dès arnnt la fin de la première année, je devins si faible, moralement et physiquement, que je commençai à perdre la mémoire des mots. Je savais bien encore cc que je voulais dil'e, mais une partie des termes ùont j'avais besoin me manquaient, et j'avais la plus extrême difficulté à les trouver. Je me produisais à moi-même l'impression de parler une langue étrangère, à demi ouporter des fers aux pieds, par~e que le bruit des chaines faciliterait les communi,·ations de<'cliulc à cellule, et romprait l'absolu silence que l'on regarde comme né,·cssairc à la di,eiplinc de la prison. La règle quïl ne doit pas y avoir de commu_nication, entre_les prisonniers et leurs parents est parfois si strictement appliquee qur l'on YaJusqu'à ne pas dire à de pauvres mères si leurs fils sont morts ou vh·ants; j'ai rcnrontré en Russie des parents et des amis intimes de ),1uishkins de Xet~haief, de Gcllis et de ).J~• Yera Philipo,·a, qui m'ont dit avoir été longtemps sans savoir si •·es infortunés étaient encore détenus clans le château de SchlussellJourg, ou s'ils étaient déjà morts.

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