La Revue socialiste - 1891 - Tome XIII - vol 01

MOUVEMENT SOCIAL EN FRANCE ET A L'ÉTRANGER 105 • Et dire, s'écria-t.-il avec tristesse, que je vais mourir, au moment où nous allons triompher ! • Mais tout à coup sa figure s·épanouit, ses yeux bleus si bons brillcrcnt. • Eh bien, non! dit-il en se redressant, je meurs heureux encore, car j'emporte dans ma tombe l'aurore du suffrage universel ! » et ses mains rencontrèrent les miennes, ajoutant dans un muet langage : • Amis! je compte sur vous pour terminer l'œune que nous avons entreprise. ,, Oui, cher de Paepe, dors en paix! Tes amis en font le serment sur ta tombe, ils continueront ta grande et noble mission et ils mettront en pratique la forte parole de Tacite : « li ne sied pas aux amis d'un homme illustre de verser des larmes inutiles sur a tombe, mais bien de se souvenir de cc qu il a pensé et d'exécuter cc qu'il a ,·oulu ! " Adieu, cher de Pacpc ! La démocratie q uc tu as tant aimée est et sera toujours vivante ; et d'âge en â.ge, de génération en génération, elle apprendra· à ses enfants à honorer et à bénir ta mémoire. Discours d'Hector Denis. La mort m'impose pour la seconde fois, depuis moins d'un an, le devoir de refaire avec un ami le douloureux pèlerinage du passé, de m'envelopper de ses souvenirs, de. ressaisir tout cc qui nous reste de lui, tout ce qui fut la trame de sa vie de penseur, de sa vie morale. L'amitié no réussit à accomplir cc cruel dcrnir que parce qu'elle sait qu'elle prépare par là l'œuue de la justice. En remontant la route déjà longue que j'ai parcourue, je me reporte au moment où la communauté de nos tendances, de nos aspirations nous réunissait autour d'un journal qui fut à la fois l'organe modeste des travailleurs et celui de la jeunesse universitaire associée à leurs rcrnndications et dont les débris, vieillis comme moi-mème, sont ici autour de moi, m'appuyant de leur sympathie et de leurs souvenirs. Parmi nous, il en était un, en qui s'était incarnée dès lors toute la puissance d'idéal du prolétariat, et qui, non content de le serYir, avait \'Oulu ,·ivre de sa vie : l'éclat des grandes espérances rayonnait dans son regard, et avec lui l'ardeur insatiable do connaitre; sa tête fatiguée, endormie du dernier sommeil sur sa couche funèbre, nous a ré,·élé encore par la sérénité et l'ampleur du fruit, cette compréhension extraordinaire et cette puissance de coordination de savoir qui furent le~ traits caractéristiques de cette nature vraiment grande. Dès le début, il avait compris que rien n'est à atteindre de la solution du problème social sans les plus grands efforts scientifiques; par sa seule cature, d'ailleurs, il devait subir la fascination de l'idée, céder toute sa vie à nette tendance invincible à s'éle,·er aux plus hautes sphères de l'esprit; des connaissances laborieusement accumulées, furent les matériaux de l'idéal social, qu'il agrandit sans cesse dans sa pensée, comme dans une perpétuelle inesse, dans un délire sacré du progrès. L'idée, clans celle nature avide de réformes, tendait irrésistiblement à passer dans les faits, l'idéal même le plus élevé à se rapprocher de la réalité présente. L'amour du peuple, le sentiment de ses souffrances, la foi dans l'égalité qui s'était fortifiée au contact intime des travailleurs, entretenaient en lui un enthousiasme communicatif, lui assurant le don de semer la conviction, d'entraîner, de faire converger les rnlontés, et cette puissance d'organisation qui s'est révélée dans l'institution et clans les Congrès de l'Association internationale des Travailleurs, dans les Congrès de la Libre-Pensée et dans la constitution du parti ouvrier. Dans cotte nature, le sentiment humain cherchait sans cesse •

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