La Revue socialiste - 1890 - Tome XI - vol 01

LA REVUE DES LIVRES 751 pour la distraire, et le soir le père entraîne Marcelle en une invariable promenade aux bords de la Seine. Se marier? Elle y .songe. Oui, mais aussi elle se sou,·ient de. on-dits de ses camarades mariées, miséreuses. Sans le sou, petit employé, la popotte. Elle espère rester sage, éviter le mâle, demeurer indemne de toute compromission. Un soir de pluie, pourtant banale histoire ! i\Iarcelle accepte l'abri d'un parapluie, obligeamment offert, puis un rendez-vous! Le jeune homme est un fils de la bourgeoisie. Paul Girot-).laltron est un Jympathiquc, au teint mat, au linge empesé et qui la charme justement par sa correction impeccable, son allure sèche et raide prise pour de l'élégance. Et alors les rendez-vous se succèdent et le dénouement s'impose, elle cède. Heureuse quelques mois, persuadée qu'on l'aime, elle est naïve, sincère, dévouée, alors que réellement le jeune homme, en parfait égoïste, ne songe qu'à. utiliser cet amour frn.is et jeune, en évitant le scanJalc. S'amuser n'est-ce pas, c'est permis ! Puis, une liaison de ce genre, c'est économique, et ça sup- ])I"imeles chances d'accidents organiques. Une seule crainte, il faut éYitcr la grossesse, un enfant le riverait peut-ètre à clic pour l'existence. Et alors, l'a,·cnir de l'excellent jeune homme serait fermé. Malgré toutes précautions, cependant i\larcelle f<'avoue enceinte. Cruelles angoisses pour l'amant. Il faut éviter les histoires fâcheuses, Je ridicule et sans rnuloir penser à autre chose qu'à garder intact, sans macule, le rigiJc plastron de sa rèputaticn de monsieur correct, Paul pou so à un avortement. Elle peut en mourir, quo lui importe! Co serait sans dout,o la meillcu1·e Jes solutions. L'arnrtcment est un Cl'ime? ... préjugé sans doute, à son avis. Délivré enfin de toutes peurs, le fruit de leur amour enfin détruit, Paul abandonne l'amante, et continue à vivre tranquille, san effroi, sans regret, eu l'attente des situations heureuses et calmes, résen·écs il. ses pareils. Ayant pris du venLi-c,devenu un monsieur honorable, plus ta1·d, celui-là. jugera de haut les erreurs et les fautes des humbles, impitoyable. Comme beaucoup d'œuvrcs littéraires récentes, on le Yoit, le livre de M. Jean .-\jalbert so rattache à. l'œu\TC de gran<le enquête sociule. La littérature s·oricuic enfin, <l'une façon précise, ver. l'étude des questions dïrnmanitë. Le,; écri,·ains seuteul qu'il y a plus et mieux que des byzantinismes de style. ;\!. Jean Ajalbert n'a éYidcmmcut pas \"Oulu dan,; son roman développer une thèse; mais l'iufluence de l'ambiance socialiste il l'a bien réellerncot subie. Son œuvrc, par les idées qu'elle suggère, par les déductions qu·ou en peut tirer, aide à documenter le procès social. Il peut ne pas prendre parti dans son livre, dissimuler soigneusement sa personnafüé d'homme, paraitre simplement 0t'cupé de colliger des sensations et des obsen,Ltions et Je les traduire eu un style de vivace moderoilé ; fatalement il condamne l"éducation mon trueusc des beaux fils de la bourgeoisie. Ah! c'est qu'il ne suffit pa,; de leur faire fré<1ucn"tc~'les écoles, plus ou moins supérieures, de les enduire d'un vernis plus ou moins brillant; il faut savoi1· extirper eu eux toute morgue et tout égoïsme, leur donner la haine des vilenies et des mesquinités. Une éduca.tion qui ne consiste qu'à. former des demi-savants, des pédants de salon, est incomplète. Elle doit surtout tendre à former des hommes généreux et bons, détrui1·c les ferments de préjugés immoraux, s'effo1·cer d'abolir le mensonge et les hypocrisies. Ce serait cela, sans aucun doute, le vrai rôle, la réelle mission des pères de famille, mais bien peu connaissent leurs devoirs à. ce prnpos, et beaucoup trop ont intérèt à perpétuer les conventions Jont nous souffrons. Beaucoup trop aussi ne craignent pas d'exploiter leurs enfants, car n'est-ce pas exploitct' l'enfance que d'envoyer les filles ou les fils trop tôt dans les ate--

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