LA TRADITION EUROPEENNE 72::! et il n'est pas jusqu'au véritable mystère du dénouement dont l'effroi ne soit dompté chez eux par un souci de l'équilibre moral qui ne les abandonne jamais. Qui a tort ou raison, de l'Hellène, qui suit la nature en s'efforçant de l'ennoblir, ou de l'Hindou, pour lequel le grand but de la vie est de la mépriser, de l'abhorrer, de la dompter et de se séparer d'elle ? Toujours est-il que par un singulier entre-croisement l'Hellène, de même race que l'I-lindou, se trouve à cet égard à un pôle opposé, tandis que Jésus, sémite d'origine, est l'initiateur, parmi ceux qui suivront et développeront ses préceptes, d'un courant d'idées ignoré des Juifs de l'ancienne loi et dont l'analogue ne se retrouve que dans l'Inde. IV Objectera-t-on que si la délivrance des brahmanes et le salut des chrétiens se ressemblent étrangement, que si par ceùx-ci et ceux-là la vie actuelle est tenue pour mauvaise, qu'en un mot s'ils sont d'accord pour être pessimistes, la théologie qui encadre ces doctrines est de part et d'autre bien différente? Le dieu suprême du brahmanisme philosophique n'est, à vrai dire, pas un Dieu au sens que nou avons l'habitude d'attacher à ce mot. Il n'en a ni les traits ni le nom; il s'appelle l'Êtrc, et tout est en lui comme il est en tout; le monde sensible n'est qu'une illusion, un voile sans réalité essentielle qui le cache à nos yeux et qui nous cache que nous sommes lui. Écartons ce voile d'une main ferme; rompons tout commerce avec la nature, cette grande erreur, et nous serons par là même identifiés à l'unique réalité qui est en même temps l'intelligence suprême de l'infinie béatitude. Il faut bien reconnaître que « le père qui est au ciel » du fondateur du christianisme ne ressemble guère à l'âme universelle du panthéisme idéaliste de l'Inde ancienne. Il y a de l'une à l'autre conception toute la différence qui sépare le naïf idéal des simples, pour lesquels le royaume du ciel est l'image embellie de ceux de la terre, des vastes perspectives qu'entr'ouvrent à l'œil du philosophe. les patientes méditations sur les rapports généraux des choses et sur la cause première de l'ensemble des effets dont il est l'observateur attentif. La théologie de l'évangile est consolante, soit, mais elle est enfan tine: c'est une herquinade à l'usage des « pauvres d'esprit >>. Le raisonnement, il faut bien le dire, ne peut guère admettre l'idée d'un dieu personnel, ·et cette idée n'est en général que le legs de l'anthropomorphism·e des anciennes mythologies.
RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==