La Revue socialiste - 1890 - Tome XI - vol 01

LA TRADITION EUROPÉENXE niques relatives à la vie future.On ne saurait trop remarquer que de part et d'autre cette béatitude en perspective se joint aux appréciations les plus découragées sur ce qu'on peut attendre de l'existence actuelle. Elle est mauvaise en somme; on peut la comparer à une mer tourmentée dont le trajet ne s'exécute qu'au prix de dangers et de peines sans nombre, répètent à l'envi toutes les sectes religieuses et philosophiques qui se sont développées au sein du beahmanisme. Les chrétiens, de leur côté, ne cesseront de redire à la suite du divin maître que la terre est une vallée de larmes. Ici et là, du reste, les pratiques sont. d'accord avec ces théories: le dharma ou la loi brahmanique prescrit le renoncement, et Jésus dit à ses auditeurs: « Donnez votre bien aux pauvres; » le mouni de l'Inde se retire dans la forêt ou dans une grotte de l'llimalaya pour se livrer à l'ascétisme le plus sévère, en vue de l'autre Yie,de mème que l'anachorète chrétien gagnera les solitudes brùlantes de la Thébaïde, afin de mériter le ciel par ses macérations. Tous les deux mettent les mêmes moyens au service du même but, et se détac)lent des choses terrestres et des plaisirs des sens clans l'intention de préparer ainsi leur réunion à l'être éternellement intelligent et heureux, dont nous éloignent sul'tout nos misérables penchants pour les biens périssables d'ici-bas. De pareilles conceptions et de pareilles résolutions sont-elles si naturelles qu'on puisse croire qu'elles sont nées spontanément sur les bord du Gange ou sut· ceux du Jourdain? Rien au contraire de moins conforme à la nature de l'homme qu'un semblable mépl'is pour les conditions normales de l'humanité; rien de moins vraisemblable qu'un accord dû aux hasard, dans des espérances dont aucun fait positif n'a pu suggérer l'idée ni garantir la réalisation. Aussi chercherions-nous vainement ailleurs que dans l'Inde d'autrefois et dans l'Occident chrétien cette alliance extraordinaire du pessimisme et de l'optimisme, qui consiste, en dernière analyse, dans le dégoût du réel au profit de l'idéal.Avant Jésus, les sémites avaient eu des désespérés et des désabusés. Quel infortuné a jamais gémi en plaintes plus éloquentes que celles de Job sur les misères humaines? Mais le désespoir de Job n'est qu'un incident de son histoire, un moment d'égarement dont il se repentira et durant lequel il n'aura pas recours à des consolations d'ordre religieux ou mystique. Il retrouve le bonheur presque aussitôt que l'espérance,et les désirs qu'il éprouve comme les contentements dont il finit par être comblé sont essentiellement temporels et prochains. De même Jésus fils de Sirach ou Salomon, dont il s'est inspiré, avait senti aussi vivement que put le faire plus tard Jésus fils de Marie combien les choses de ce monde, surtout celles que nous apprécions le plus, sont fragiles et vaines. Ma.is loin d'imaginer au delà

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