La Revue socialiste - 1890 - Tome XI - vol 01

LA TRADITION EUROPÉENNE 719 établie par la loi mosaïque, autant elles se rapprochent de celles dont le Bouddha s'était jadis inspiré dans l'Inde. Ce qui distingue, en effet, de la manière la plus caractéristique l'institution religieuse du réformateur hindou du brahmisme, dont elle procède, consiste précisément dans la suppression de l'ancien sacrifice védique (si semblable à tant d'égards à la cérémonie analogue des cultes sémitiques) et de l'ancienne caste sacerdotale. On s'explique d'ailleurs facilement les causes de ces graves changements. L'oblation de matières inflammatoires solides (la graisse des victimes) ou liquides (le beurre clarifié et les spiritueux) au feu, considéré comme le représentant des puissances lumineuses d"en haut (devas) et l'intermédiaire des hommes auprès d'elles, avait été à l'origine la raison d'ètre du sacrifice. En nourrissant le feu du sacrifice, on nourrissait les dieux, et l'on avait droit en retour à toutes leurs faveurs. Tant que la notion de ces échanges vivifia le culte, la religion garda son caractère de naïve et grossière simplicité. Mais i-nsensiblement l'idée que l'on avait des dieux ainsi que celle des conditions d'efficacité du sacrifice se modifièrent. A mesure que les conceptions religieuses s'affinèrent, les habitants du ciel furent considérés de plus en plus comme moins avides de libations sensibles aux prières; on perdit mème de vue le rôle primitif et réel du feu clans le sacrifice pour s'attacher surtout à la prière ou à l'hymne qui en accompagnait la célébration et qui, n'étant d'abord que l'indication des vœux de l'officiant, acquit bientôt une valeur surnaturelle et mystique. On finit par y voir une sorte de formule magique ayant pour vertu d'entraîner de gré ou de force l'adhésion de la divinité à laquelle elle s'adressait. En un mot, l'axe du culte fut déplacé : toute l'importance du sacrifice fut transportée de l'oblation à la prière, qui, personnifiée sous le nom de Brahma, devint le dieu suprême et mème, dans un sens philosophique, l'unique essence de l'univers. Les pratiques ascétiques vinrent d'ailleurs s'adjoindre à la prière ainsi conçue et participèrent à son efficacité merveilleuse, Après avoir perdu sa signification, le sacrifice perdait par là sa dernière raison d'être. Dénué désormais de toute valeur réelle, il ne subsistait qu~ grâce à l'appui des tradition liturgiques. C'était une branche sèche de l'arbre religieux dont le Bouddha comprit l'inutilité et qu'il eut le courage de couper, en gardant tout ce que le brahmanisme possédait encore de vivant : pratiques de charité déjà largement développées, ascétisme et comme but final Je salut ou la délivrance (le mokïsa brahmanique), sous le nom de nfrvâna. Mais l'abolition du sacrifice entrainait celle de la caste sacerdotale ou des brahmanes, qui existaient surtout pour lui et par lui, car ils avaient seuls le droit de le célébrer et d'en_tirer profit. Au reste, les

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