La Revue socialiste - 1890 - Tome XI - vol 01

G80 LA REVUE SOCIALISTE Vers l'an 600 vivait un riche citoyen, Annius Asellus, père d'une fille qu'il adorait et à laquelle il aurait voulu léguer ses biens. La loi Voconia s'y opposait, pour les cinq classes de citoyens payant le cens (censi) et qui seules jouissaient des droits politiques. Mais au-dessous de ces cinq classes étaient les œrarii, classe méprisée et sans droits. Comme la loi ne s'occupait pas de ces pauvres paria: de niinimis non cw·at prœto1·, la loi Voconia ne. les concernait pas. Annius Ascllus n'hésita pas; il se rangea dans la classe flétrie pour que sa fille pût être héritière. De ce jour la loi Voconia fut frappée dans l'opinion et la femme, grâce à un bel acte d'amour paternel, put espérer plus de justice. Il devint de mode d'accorder aux filles une dot (l) dont le père se r,~servait la haute direction, en même temps que la direction de sa fille elle-même qu'il pouvait, à son gré, arracher à un mari pour la donner à l'autre (1), conflits de pouvoirs dont la femme profita comme il arrive toujours en pareils cas; elle gagna en liberté, en dignité tout ce que le mariage battu en brèche par le prolongement du pouvoir paternel perdait en solidité. La matrone romaine dont Sénèque nous a dit qu'elle comptait les années non par le nom des consuls mais par le nom de ses maris successifs; dont Juvénal nous a peint la luxure et la cruauté, pouvait n'être pas très intéressante; mais elle était libre et la liberté est toujours mère de vertus futures. L'épouse romaine asservie n'a pas d'autre héroïne que Lucl'èce qui se tua pour avoir été déshonorée, mais n'avait pas osé résister au séducteur; l'épouse romaine libre, nous a donné la Pauline de Senèque, l' Arria de Pétus et surtout cet admirable type de l'épouse gauloise : Eponine qui est à l'amour conjugal, ce qu'Héloïse sera, dix siècles plus tard, à l'amour libre. Sabinus, un des lieutenants de Civilis, venait d'être vaincu. Pour échapper aux poursuites il brûla sa maison dans les environs de Langres et se faisant passer pour mort se réfugia dans un souterrain de la région. Eponine, désespérée et ne voulant pas survivre à son époux, refusa immédiatement toute noul'!'iture. Elle allait se laisser mourir de faim, quand le quatrième jour un serviteur fidèle lui apprit la vérité. Folle de bonheur, elle courut au sombre refuge. Sabinus pleura en la voyant : - C'est un palais de marbre que je rêvais pour toi et voilà où je te rc,;ois ... J'avais une armée brillante ... et maintenant ... - Qu'importe, si je te reste répondit-elle les yeux brillants de tendresse. Vois si je pleure, Sabinus. Nous nous aimerons ici. (1)V. sur cc point l'Asinaire de Plaute et notamment l'apostrophe fameuse de l'un des personnages:« Pas de dot! Pas de dot l avec une <lot une femme vous égorge; tu t'es vendu pour une dot. 11

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