La Revue socialiste - 1890 - Tome XI - vol 01

li38 LA REYUE SOCIALISTE On ne peut attendre de la petite propriété l'exécution d'un tel programme. On ne peut pas davantage l'attendre du fermage, qui met le tenancier dans la nécessité d'épuiser les terres en quelques années pour subvenir aux exigences croissantes du propriétaire (1). Non seulement, en régime d'appropriation individuelle du sol, le commun héritage est gaspillé par des déboisements détériorants, par des cultures routinières irrationnelles et stérilisantes autant que péniblement effectuées, mais encore dans les pays de grande propriété comme l'Angleterre, il substitue les parcs de chasse et les landes stériles aux terres productives. Cette substitution volontaire est marquée par de barbares évictions qui frappent à la fois des milliers de travailleurs que le bon plaisir du propriétaire jette sans abri, sans travail et sans pain sur les grandes routes (2J. Dans les pays de peti Lepropriété comme la France, il conduit sur une grande échelle à l'abandon de la culture. Nous n'exagérons malheureusement pas. D'après le journal la Te,-re ct'll.c pcivscms, dirigé par M. Fernand Maurice, les jachères mortes et les terres incultes atteignent en France l'étendue de neuf millions d'hectares, le quart de la surface cultivée. Ajoutez à. cela iles villes, comme ù. toutes les maladies qu'on y obsene, un caractère en quelque sorte épidémique et contagieux: le bien tend, comme le mal, à. se répandre; il existe un certain habitus des villes, que chacun de nous reYêt sans s'en douter, comme un uniforme sous lequel se cache notre couleur individuelle. Ici, c'c:,t tout le contraire: les relations sont peu fréquentes; dans un même ,·illage chacun garde son individualité; les relations d"une localité aYec une autre sont moins fréquentes encore; il en résulte que chaque localité garde ses préjugés, ses mœurs, ses coutum1~s, son patois, comme clic garde aussi ses maladies, sans que l'extension du bien, comme du mal, soit aussi fatale que dans le!'-Yillcs. Or, vine isolé est mau\'ais pour un individu, pour une famille, pour un groupe d'hommes plus étendu et même pour une nation. » (D' Bordier: la Vie cles Sociétés.) (1) Pour remédier aux inconYénieats du fermage, quelques-uns ont proposé d'intéresser le fermier à !"amélioration des terres, soit en lui garantis:,ant une part de la plus-Yalue, soit en lui concédant des baux à très longs termes. Le premier moyen n'est r1u'un nid à procés, le second conduit à un nouveau parasitisme. Emile de Laveleye en a donné un exemple probant. Dans la province de Groningue (Hollande) l'usage a fait prédominer le beklemn9t ou bail héréditaire. La propriété ayant depuis un siècle plus que doublé de valeur, il en résulte que les fermiers enrichis &ont devenus de véritables propriétaires; ils sous-louent à des fermiers de seconde main, qui doi,·cnt faire face au fermage modique du propriétaire primitif et au fermage exorbitant du fermier usurpatcm·. Les conditions de la culture ne sont pas améliorées, et l'exploitation du travail d'autrui n'en est devenu que plus inexorable. ('Z) Les évictions mongoliques de la duchesse de Sutherland, magistralement stigmatisées par l\larx dans son Capital, sont restées tristement célèbres. La féroce dame trnuve des imitateurs tous les jours parmi les landlords que flétrit en vain l'opinion publique indignée.

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