La Revue socialiste - 1890 - Tome XI - vol 01

286 LA REVUE SOCIALISTE second motif (la méchanceté), sont toujours blàmables et malfaisante~. Pal' contre celles inspirées par le troisième (la sympathie ou la pitié) sont toujours bienfaisantes, par suite toujours morales. La pitié (1) ou sympathie universelle, qui prend aussi les animaux sous sa protection, est donc le principe de toute moralité d'où l'on peut conclure que l'égoïsme est le motif anti-moral par excellence (2). {1) Concevons deux jeunes hommes, Caïus et Titus, tous deux passionnément épris de deux jeunes filles différentes : chacun d'eux se voit barrer la route par un rival p1·éféré, préféré pour des avantages extérieurs. lis résolvent chacun de son côté, de faire disparaitre de ce monde leurs ri vaux; d'ailleurs, ils sont parfaitement à l'abri de toute rechel'che, et même de tout soupçon. Pourtant au moment où ils procM~at aux préparatifs du meurtre, tous deux, après une lutte intérieure, s'arrêtent. C'est sur cette abandon de leur projet qu'ils ont à s'expliquer devant nous sincèrement et clairement. - Quant à Caïus, je laisse au lecteur le choix des explications qu'il lui mettra dans la bouche. Il pourra avoir été retenu par des motifs l'eligieux, par la pensée de la volonté divine, du chàtiment qui l'attend, du jugement futur, etc. Ou bien encore il dira : « J'ai réfléchi que la maxime de ma conduite dans cette circonstance n'efü pas été propre à foumir une règle capable de s'appliq1rnr à. tous les êtres raisonnables en général, car j'allais traiter mon rival comme un simple moyen, sans voir en lui en mémo temps une fin en soi. » - Ou bien avec Fichte, il s'exprimera ainsi : La vie d'un homme quelconque est un moyen propre à amener la réalisation de la loi morale : je ne peux donc pas, à moins d'être indifférent à la réalisation de la loi morale, an6antir un être dont la destinée est d'y contribuer. (Doctrine des mœurs, p. 373.) - Ce scrupule, soit dit en passant, il pourrait s'en défaire, car il espère bien, une fois en possession de celle qu'il-aime, ne pas tarder à créer un instrument nouveau de la loi morale. - Il pourra encore parler à la façon de Wollaston : « J'ai songé qu'une telle action serait la destruction d'une proposition faus::1e. 'h A la façon de Hutcheson : « Le sens moral, dont les impressions, comme celles de tout autre sens, échappent à touta explication ultérieure, m'a déterminé à agir de la sorte.> - A la façon d'Adam Smith : "-J'ai prévu que mon acte ne m'eût point attiré la sympathie des spectateurs. » Avec Christian Wolff: « J'ai reconnu que par là je ne travaillais pas à ma perfection et ne contribuais point à celle d'autrui. • - Avec Spinosa : Homini nihil utilius homine ; ergo hominem interimere nolui. (Rien de plus utile à l'homme que l'homme même: c'est pourquoi je n'ai pas voulu tuer un homme.) - Bref, il dira ce qu'il vous plaira, - mais pour Titus, que je me suis réservé de faire expliquer à ma manière, il dira : Quandj'en suis venu aux préparatifs, quand par suite, j'ai dû considérer pour un moment de quoi il s'agissait et pour moi et pour iui ; la pitié, la compassion m'ont saisi1 je n'ai pas eu le cœur d'y résister : « je n'ai pas pu faire ce que je voulais. "& Maintenant je le demande à tout lecteur sincère et libre de préjugés : de ces deux hommes quel est le meilleur? Quel est celui aux mains de qui on remetirait le plus volontiers sa de:1tinée? Quel est celui qui a étô retenu par le plus pur motif? - Où est dès lors le fondement do la morale? (Schopenhauer : Les fondements de la morale.) (2)L'égoïsme, source et résumé de tous los défauts et de toutes les misères quelconques (Carlyle : Les héros); l'égoïsme donne la mes"re de l'infériorité

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